top of page

LA PREUVE ONTOLOGIQUE et LA QUESTION DE LA COPULE DU JUGEMENT

DerniÚre mise à jour : 24 août



Le problĂšme de la copule

Aristote le rĂ©pĂšte trĂšs souvent : les termes, en eux-mĂȘmes, ne constituent pas encore un jugement : "C'est seulement par la combinaison de ces termes les uns aves les autres, que se forment l'affirmation et la nĂ©gation. Toute affirmation, en effet, toute nĂ©gation doit ĂȘtre vraie ou fausse. Les mots, au contraire, qui ne sont pas combinĂ©s avec d'autres mots n'expriment ni vĂ©ritĂ© ni erreur; ainsi homme, blancheur, court, triomphe". Pour qu'il y ait jugement, il importe donc que les termes soient mis en relation. Un terme seul et mĂȘme un terme composĂ© (par exemple un groupe nominal) ne fait pas encore un jugement. Autrement dit, le jugement se constitue grammaticalement au niveau de la phrase, de l'Ă©noncĂ©.


Mais si aucun terme ne constitue en lui-mĂȘme un jugement, toute phrase ou tout Ă©noncĂ© n'est pas non plus l'expression systĂ©matique d'un jugement. Il y a par exemple des phrases interrogatives. Une interrogation n'est Ă©videmment pas un jugement. De mĂȘme, il y a des phrases Ă  l'impĂ©ratif. Un ordre ou un commandement n'est pas non plus un jugement. Seuls expriment des jugements les Ă©noncĂ©s qui sont susceptibles d'ĂȘtre vrais ou faux, autrement dit les phrases qui servent Ă  affirmer ou Ă  nier quelque chose. Ces deux conditions (combinaison des termes + affirmation ou nĂ©gation) constituent l'objet propre de tout jugement depuis Aristote : L A PROPOSITION. VoilĂ  notre point de dĂ©part.


A partir de lĂ , quelles questions serait-il intĂ©ressant que nous nous posions ? La premiĂšre et la plus essentielle porte sur la nature de cet Ă©lĂ©ment qui, Ă  l'intĂ©rieur de la proposition, assure la synthĂšse des termes. Lorsque je dis : "L'homme est un mammifĂšre", je pose une relation entre l'"homme" et le "mammifĂšre"; ce qui assure la liaison entre les deux termes est le "est", qui joue dans ma phrase le rĂŽle de la COPULE. Or, ce verbe "ĂȘtre" est toujours ce que l'on peut placer en position de copule pour relier les termes d'une proposition. Par exemple, si j'affirme : "la terre tourne autour du soleil", je peux comprendre cela comme signifiant : "la terre "est" tournante autour du soleil". N'importe quelle proposition semble ainsi reposer sur la copule "est", qui agit comme le liant universel grĂące auquel les termes sont unis. Or, quel est le sens de cette copule ? Que dĂ©signe-t-elle exactement ? Comment l'entendre ?


La preuve ontologique de Saint Anselme

Ce problĂšme est au cƓur de l'un des arguments les plus fameux de toute l'histoire de la philosophie : la preuve ontologique de l'existence de Dieu, formulĂ©e par Anselme de Cantorbery, abbĂ© du bec-helouin au 12e siĂšcle. Aujourd'hui nous sommes tous Ă  peu prĂšs convaincus que la question de l'existence de Dieu relĂšve seulement de la croyance. Prouver l'existence ou la non-existence de Dieu nous parait une chose impossible. Ce qui signifie que chacun d'entre nous est libre de croire ou non en l'existence de Dieu, puisque la raison ne peut rien Ă©tablir de ferme Ă  ce sujet. Or, cette position qui nous semble aujourd'hui tout Ă 

fait naturelle est relativement rĂ©cente, puisqu'elle remonte Ă  Kant. Ce dernier affirme, dans la prĂ©face de la critique de la raison pure, « j'ai limitĂ© la raison pour faire une place Ă  la croyance ». Kant revendique ici d'avoir montrĂ© que sur un certain nombre de sujets mĂ©taphysiques (dont la question de l'existence de Dieu), la raison Ă©tait impuissante Ă  rien Ă©tablir. Par consĂ©quent, cette limite imposĂ©e Ă  notre savoir transforme ces questions en des questions qui relĂšvent dĂ©sormais de la simple croyance et non plus de l'enquĂȘte spĂ©culative. La question de l'existence de Dieu (ou de sa non-existence) serait donc rationnellement indĂ©cidable. Or, en affirmant cela, Kant a brusquement fermĂ© la porte Ă  toute une tradition de pensĂ©e qui considĂ©rait justement que la question de l'existence de Dieu pouvait bel et bien ĂȘtre tranchĂ©e par voie rationnelle. L'histoire de la philosophie n'a jamais manquĂ© de preuves de l'existence de Dieu ou de preuves de sa non-existence. Parmi les preuves de l'existence de Dieu, celle de Saint Anselme occupe une place privilĂ©giĂ©e, puisque Descartes, au 17e siĂšcle, l'utilise encore pour dĂ©montrer l'existence de Dieu.


En quoi consiste cette preuve ? On en trouve la formulation dans un petit ouvrage qui s'intitule le Proslogion. Je vais vous la prĂ©senter Ă  ma façon, en la modifiant lĂ©gĂšrement : Saint Anselme part de la position de celui qui pense que Dieu n'existe pas. Pour Anselme, cette position est moins celle de l'incroyant que celle d'un "insensĂ©". C'est le terme qu'il utilise dans tout l'ouvrage : "l'insensĂ© dit en son cƓur : Dieu n'existe pas". Pour quelle raison est-il "insensĂ©" ? PrĂ©cisĂ©ment parce qu'il ne pas penser ce qu'il affirme, parce qu'en disant "Dieu n'existe pas", il se contredit !


D'abord, pour Ă©noncer un jugement de ce genre ("Dieu n'existe pas"), il faut, a minima, qu'en utilisant le terme "Dieu", il veuille signifier la mĂȘme chose que celui qui n'est pas d'accord avec lui et qui affirme : « Dieu existe ». Il ne peut y avoir de dĂ©saccord entre eux au niveau de la proposition, que si les deux propositions parlent de la mĂȘme chose, donc que si le terme "Dieu" a pour tous deux le mĂȘme sens. Si la proposition qu'Ă©nonce l'athĂ©e est bien l'opposĂ© de la proposition qu'Ă©nonce le croyant, c'est parce que, Ă  minima, le terme dont ils parlent, le sujet de leur discours, le sujet de leur proposition, est bien le mĂȘme. Si ce n'Ă©tait pas le cas, leur opposition serait un simple dĂ©saccord verbal. Pour qu'ils puissent ĂȘtre en dĂ©saccord au sujet de l'existence de Dieu, il faut donc que tous deux soient d'accord sur la dĂ©fintion de ce qu'ils nomment "Dieu".


Ce qui nous amĂšne donc Ă  une deuxiĂšme Ă©tape du raisonnement de Saint Anselme : est-ce que nous pouvons proposer de ce terme ("Dieu") une dĂ©finition qui serait commune et consensuelle ? A l'Ă©vidence, il y en a une qui s'impose immĂ©diatement Ă  chacun de nous : Dieu, c'est l'ĂȘtre parfait (en latin : Ens Perfectissimus). Toutefois cette dĂ©finition ne satisfait pas pleinement Saint Anselme, qui est un savant trĂšs scrupuleux. En effet, le concept de "perfection" demeure assez vague. On peut trĂšs bien imaginer que ce que vous mettez dans l'idĂ©e de perfection soit quelque chose totalement diffĂ©rent de ce que moi je serais enclin Ă  y mettre. Du coup, en dĂ©signant Dieu comme l'ĂȘtre parfait, on n'aurait pas rĂ©ellement mis fin au risque de confusion. Peut-on proposer une meilleure dĂ©finition ? Oui, et c'est lĂ  que Anselme propose sa dĂ©finition, qui est une dĂ©finition minimale, donc trĂšs difficule Ă  refuser pour n'importe qui : "Dieu est ce dont rien de plus grand ne peut ĂȘtre pensĂ©. Deus est quod non major cogitari possit". C'est une dĂ©finition trĂšs Ă©lĂ©gante parce qu'elle laisse chacun libre d'interprĂ©ter Ă  sa façon l'idĂ©e de perfection. L'important est que, quoiqu'il mette dedans, cette perfection dĂ©signe toujours pour lui ce dont rien de plus grand ne peut ĂȘtre pensĂ©.


Une fois que nous avons admis cela, passons Ă  la troisiĂšme Ă©tape en revenant sur le jugement de l'athĂ©e. Quand il dit « Dieu n'existe pas », qu'est-ce qu'il veut dire par lĂ  ? S'il pense Dieu comme ce dont rien de plus grand ne peut ĂȘtre pensĂ©, comment peut-il en mĂȘme temps lui enlever le privilĂšge d'exister ? N'y a-t-il pas lĂ , demande Anselme, une contradiction entre les termes "Dieu" et "n'existe pas" ? si Dieu n'existe pas, en effet, alors il demeure toujours la possibilitĂ© de penser quelque chose de "plus grand" encore, qui aurait en plus le privilĂšge d'exister. Ce qui signifie que l'idĂ©e que nous nous faisons de Dieu, lorsque nous prĂ©tendons nier son existence, ne serait pas encore la juste reprĂ©sentation d'un ĂȘtre dont rien de plus grand ne peut ĂȘtre pensĂ©. Si vous rĂȘvez en effet de rencontrer l'homme ou la femme de votre vie et que pour vous cette espĂ©rance reprĂ©sente un certain modĂšle d'une situation idĂ©ale, vous sentez bien que la seule chose qui manquerait alors Ă  la perfection de cet homme ou de cette femme "parfaite" serait que vous puissiez effectivement la rencontrer. Ce qui manque Ă  tout idĂ©al, pour qu'il soit vraiment idĂ©al, c'est qu'il existe ailleurs que dans vos rĂȘves ! Par consĂ©quent, Ă  chaque fois que je retire l'existence Ă  l'idĂ©e que je me fais d'une chose, je diminue pour moi-mĂȘme la perfection que je lui attribue, puisqu'elle n'est plus Ă  mes yeux "qu'un rĂȘve ou un fantasme. La tournure restrictive "ne...que" traduit bien la diminution dans l'ordre de la perfection : "ce n'Ă©tait que ça.." Je suis déçu, je croyais que c'Ă©tait plus. Conclusion : celui qui dit « Dieu n'existe pas », en rĂ©alitĂ©, rapproche deux termes qui se contredisent. S'il pense Dieu comme ce dont rien de plus grand ne peut ĂȘtre pensĂ©, il ne peut pas simultanĂ©ment, dans la fin de sa proposition, lui retirer l'existence. Parce que ce serait contradictoire avec l'idĂ©e de Dieu. Si juger, c'est Ă©noncer une proposition, la proposition « Dieu n'existe pas » serait tout simplement contradictoire.


La réfutation de la preuve ontologique par Kant

C'est lĂ  qu'intervient Kant. Dans la critique de la raison pure, ce dernier attaque la preuve ontologique de Saint Anselme en portant son attention sur le sens de la copule dans la proposition : "Dieu est". Pour Anselme, cette proposition Ă©quivaut Ă  : "Dieu est existant". Autrement dit, "ĂȘtre" est considĂ©rĂ© comme un prĂ©dicat. La proposition "Dieu est" signifie, pour Anselme, que l'existence est un prĂ©dicat qu'on peut attribuer au sujet "Dieu". Or, en transformant ainsi l'existence en une propriĂ©tĂ© qui qualifie le sujet ("Dieu"), Anselme a d'aprĂšs Kant commis une grave erreur logique : "Être n'est Ă©videmment pas un prĂ©dicat rĂ©el, c'est-Ă -dire un concept de quelque chose qui puisse s'ajouter au concept d'une chose dans une proposition. C'est simplement la position d'une chose ou de certaines dĂ©terminations en soi. Dans l'usage logique, ĂȘtre n'est que la copule d'un jugement."


On voit que Kant introduit ici une distinction entre deux usages possibles du mot "ĂȘtre" : soit ce mot intervient dans la proposition comme une copule qui fait le lient entre le sujet et le prĂ©dicat; soit il intervient comme "position d'une chose". Quand je dis : "Dieu est", je ne fais donc pas un usage logique du mot "est", je ne le traite pas comme une copule, ni non plus comme un prĂ©dicat. En fait, l'expression "Dieu est" ne forme pas une proposition mais elle est plutĂŽt une façon de sortir de la logique prĂ©dicative de la proposition pour affirmer quelque chose au sujet de la rĂ©alitĂ©. Dans ce cas prĂ©cis, nous ne sommes plus en train de "proposer" (une proposition), mais uniquement de "poser" (une chose).


A l'inverse, quand le "est" est utilisĂ©e comme la copule d'un jugement, il ne pose aucune rĂ©alitĂ©, il se contente d'affirmer une relation entre un sujet et un prĂ©dicat. Par exemple, lorsque j'affirme que "les Jedi sont des guerriers", je n'affirme rien Ă  propos de l'existence ou de la non-existence des Jedi, mais j'affirme quelque chose Ă  propos de leur identitĂ© : les Jedi sont des guerriers. Kant continue : "La proposition "Dieu est tout-puissant" contient ainsi deux concepts qui ont leur objet et leurs termes ("Dieu" et la "toute-puissance"). Le petit mot ("est") n'est point d'un prĂ©dicat, mais seulement ce qui met le prĂ©dicat en relation avec le sujet." Pour Kant, donc, Anselme a commis une double confusion : d'abord, il a confondu la copule du jugement avec un prĂ©dicat, et ensuite, il a confondu ce prĂ©dicat avec l'affirmation d'une "position" : "si je prends le sujet Dieu avec tous ses prĂ©dicats, parmi lesquels est comprise la toute-puissance, et que je dise Dieu est, ou il est un Dieu, je n'ajoute pas un nouveau prĂ©dicat au concept de Dieu, mais je pose seulement le sujet en lui-mĂȘme avec tous ses prĂ©dicats et en mĂȘme temps l'objet qui correspond Ă  mon concept." Contrairement Ă  ce que suggĂ©rait Anselme, l'affirmation "Dieu est", n'est pas du tout une façon d'ajouter une propriĂ©tĂ© ou un prĂ©dicat au sujet "Dieu".


Pour illustrer ce point, Kant propose l'exemple cĂ©lĂšbre des cent thalers. Si je dis : "Dieu est tout-puissant", je considĂšre par lĂ  que la toute-puissance rentre dans la dĂ©finition du sujet "Dieu". Si je dis "mon chat est blanc", je considĂšre qu'un chat qui serait noir, ne serait pas vraiment le mĂȘme chat. A chaque fois que je mets en relation un prĂ©dicat et un sujet, ce prĂ©dicat rentre dans la dĂ©finition de ce sujet. Or, si l'existence Ă©tait un prĂ©dicat, cela signifierait effectivement, comme soutient Anselme qu'un Dieu qui n'existerait pas serait dans la mĂȘme position qu'un Dieu qui ne serait pas tout-puissant : si cette propriĂ©tĂ© ne lui appartient plus, sa dĂ©finition n'est plus la mĂȘme ! Si Dieu n'est plus tout-puissant, ce n'est plus vraiment Dieu, Si Dieu n'Ă©tait plus omniscient, il perdrait aussi un gros attribut divin. Et Anselme considĂšre que c'est la mĂȘme chose pour l'existence : un Dieu qui n'existe pas, ce n'est plus un Dieu.


Mais contre cette apparence, Kant objecte que l'existence ou la non-existence d'une chose ne change strictement rien Ă  sa dĂ©finition. Les thalers sont une unitĂ© monĂ©taire Ă  l'Ă©poque de Kant. Or, remarque Kant, l'idĂ©e que vous vous faites de cent thalers est exactement la mĂȘme, que vous disposiez ou non de ces cent thalers. L'existence en elle-mĂȘme ne change rien Ă  l'idĂ©e que je m'en fais. Bien sĂ»r, le fait d'avoir ces cents thalers dans la poche, ça ferait une sacrĂ©e diffĂ©rence pour nous. Mais ça ne fait aucune diffĂ©rence pour la dĂ©finition de la chose ! Si la dĂ©finition d'une chose se modifiait dĂšs qu'elle est posĂ©e dans l'existence, alors on serait finalement toujours déçus ! Parce qu'il y aurait alors toujours un fossĂ© entre le possible et le rĂ©el. Le rĂ©el ne serait jamais la simple rĂ©alisation d'un possible, mais toujours sa trahison. Vous imaginez, si Ă  chaque fois que vous rĂȘvez d'avoir 100 euros, et qu'on vous les donne enfin, vous Ă©tiez obligĂ©s de vous dire : "ah bah zut, maintenant qu'ils existent, c'est plus les mĂȘmes !" ?


Donc, ce qu'il faut dire au final, c'est que Dieu peut avoir toutes les perfections, et ça c'est bien une question de dĂ©finition, qui engage la relation entre le sujet et le prĂ©dicat
 en revanche savoir si Dieu existe, ça ne se joue plus au niveau de la proposition, donc de la pensĂ©e. ça se joue au niveau de la rĂ©alitĂ©, donc de la perception. VoilĂ  comment un tout petit problĂšme technique (le sens de la copule dans le jugement) a finalement eu d'immenses rĂ©percussions dans l'histoire de la pensĂ©e. Car cette remise en cause de la "preuve ontologique" conduit Kant Ă  renoncer Ă  toute prĂ©tention Ă  prouver l'existence de Dieu. Depuis Kant, nous acceptons tous l'idĂ©e que la question de l'existence de Dieu n'est pas une question dont nous puissions dĂ©cider rationnellement, de sorte que c'est une question de foi ou de croyance : "j'ai limitĂ© le savoir pour faire une place Ă  la croyance", affirme Kant



Commentaires


bottom of page