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La méthode
de dissertation en culture générale

Une méthode claire pour construire rapidement d'excellentes copies, en 3 ou 4h.

méthode de dissertation culture générale
La dissertation de culture générale, redoutée pour son format resserré -3 ou 4 heures, souvent sans auteur imposé -obéit pourtant à une méthode précise, qui vaut aussi bien pour les CPGE économiques que la préparation aux IEP.

Elle ne consiste pas à réciter des connaissances sur un thème, mais à construire un raisonnement à partir d'une tension véritable, identifiée dans le sujet lui-même. 

Cette page présente les neuf étapes de cette méthode -de l'analyse du sujet à la rédaction de la conclusion -en les appliquant intégralement à un même sujet, afin que chaque principe méthodologique soit visible dans son usage concret plutôt qu'énoncé de façon abstraite. 

La méthode complète

Sujet d'application : Faire preuve d'humanité

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ANALYSE

1-

Identifier le sujet

Analyser le sujet pour comprendre de quoi il est question

Il existe trois types de sujet : les questions fermées, les questions ouvertes et les sujets type groupe nominal. Les questions fermées : ce sont les sujets les plus accessibles dans cette méthode : leur formulation invite déjà à construire une opposition dialectique, de type oui/non. La question est donnée, mais il reste à comprendre pourquoi elle ne peut recevoir une réponse immédiate. Les questions ouvertes : leur danger est le catalogue : on risque de juxtaposer des réponses dans un exposé plutôt que de conduire un raisonnement. Il faut donc repérer rapidement un problème et resserrer le débat sur une tension susceptible d’être formulée comme une question fermée. Les sujets sans question explicite : ce sont les sujets « groupes nominaux ». Ils sont plus difficiles parce qu’ils ne disent pas d’emblée ce que l’on doit chercher. C’est la problématisation qui fera émerger la question, au lieu de répondre à une question déjà formulée. Application au sujet : « Faire preuve d’humanité » relève de cette troisième catégorie. Grammaticalement, il s’agit d’un groupe verbal à l’infinitif ; méthodologiquement, l’élément décisif est l’absence de question explicite.

2-

Contextualiser

Il faut se demander dans quelles situations l’expression est employée, à qui elle s’adresse et ce que l’on attend alors de cette personne. Comprendre les mots ensemble, dans leur usage, plutôt que les isoler pour en donner des définitions préalables. Commencer par « définir les termes du sujet » présente deux risques : figer trop tôt des significations que le raisonnement doit précisément interroger ; détacher les mots de leur contexte et partir hors sujet. Application au sujet proposé : trois contextes différents peuvent donner sens à l'expression "faire preuve d'humanité". 1) Devant la souffrance ou la détresse. On demande à un passant de faire preuve d’humanité envers une personne sans abri, ou à un soignant envers un malade. Il s’agit de ne pas rester indifférent à une vulnérabilité et d’y répondre par une attention ou une aide concrète. 2) Dans l’exercice d’un pouvoir. On attend d’un juge, d’un supérieur hiérarchique ou d’un gardien de prison qu’il fasse preuve d’humanité. L’expression intervient lorsque l’application d’une règle ou l’exercice d’une autorité risque de négliger la situation de celui qui les subit. 3) Dans un conflit. On peut faire preuve d’humanité envers un ennemi vaincu, un prisonnier ou quelqu’un qui nous a fait du tort. L’expression invite alors à ne pas réduire l’autre à son statut d’adversaire ou à sa faute. Point commun : l’autre pourrait être ignoré, traité comme un simple cas ou réduit à une catégorie ; faire preuve d’humanité implique de lui accorder une considération que la situation ne garantit pas.

DIALECTIQUE

3-

Problématiser

Faire émerger une tension dialectique et concevoir une voie de dépassement

Identifier une tension dans l’usage de l’expression : deux exigences paraissent également justifiées, mais semblent difficiles à tenir ensemble. Pour un sujet sans question explicite, la question émerge naturellement du problème ; elle ne le précède pas. Pour le sujet "faire preuve d'humanité", plusieurs tensions étaient repérables : Voie A — Appartenance humaine et exigence morale L’humanité est une appartenance, mais aussi une qualité dont il faut faire preuve. Nous sommes tous humains, pourtant nous ne faisons pas toujours preuve d’humanité. Comment peut-on manquer d’une qualité qui semble nous définir ? Question possible : pourquoi faudrait-il faire preuve d’une humanité que nous possédons déjà ? Voie B — Faire preuve d’humanité peut conduire à assouplir une règle, mais cette règle protège aussi contre l’arbitraire. Un juge peut tenir compte d’une détresse particulière ; pourtant, traiter différemment des personnes soumises à la même loi risque de créer une injustice. Question possible : faut-il infléchir la règle pour faire preuve d’humanité, ou la respecter pour garantir un traitement égal ? Voie C — La compassion nous porte vers certaines personnes, tandis que l’humanité semble devoir s’étendre à tous. Il est plus facile d’être sensible au sort d’un proche ou d’une victime innocente qu’à celui d’un ennemi ou d’un coupable. Question possible : faire preuve d’humanité consiste-t-il à suivre notre compassion, ou à dépasser ses préférences spontanées ? Une tension n’est pas une simple différence de points de vue. Elle doit montrer pourquoi une idée plausible rencontre une objection qu’on ne peut écarter. Il faut pouvoir défendre les deux exigences pour que leur opposition rende nécessaire le raisonnement.

4-

Construire un raisonnement dialectique

1) Les deux premières parties reprennent les deux positions dégagées par la problématisation, mais sous une allure "dialectique". Un plan "dialectique" ne consiste pas à juxtaposer deux réponses contraires, comme si la deuxième partie se contentait d’affirmer : « d’un côté, on peut soutenir que…, mais, d’un autre côté, on peut également soutenir que… ». Cette formulation peut convenir dans l’introduction, au moment de faire apparaître la tension initiale ; dans le développement, le « non » doit répondre précisément au « oui », comme cela se passe dans un dialogue. 2) Les Transitions : La première partie établit une position, mais cette position laisse subsister une difficulté, elle ne rend pas compte d’un aspect du sujet ou produit une conséquence contestable. Le rôle de la transition est justement de faire apparaître cette insuffisance interne : c’est elle qui engendre logiquement la deuxième partie, laquelle formule alors une objection déterminée à la première. De cette manière, le "dialogue "avance ! Le mouvement est véritablement "dialectique" lorsque la deuxième partie naît du problème laissé irrésolu par la première : elle ne change pas de point de vue arbitrairement, elle met la première thèse à l’épreuve de ce qu’elle ne parvient pas encore à expliquer. Illustration : Dans le sujet « Faire preuve d’humanité », la première partie montre que l’appartenance à l’espèce humaine est inconditionnelle et que nul ne devrait avoir à en fournir la preuve. Il ne servirait à rien de lui opposer une deuxième partie qui se contente d'affirmer obstinément le contraire de ce qu'on vient de montrer. Pour que le dialogue avance, il faut montrer qu'il y a une insuffisance dans la position soutenue dans la partie. C'est ce qu'on pourra faire en objectant que cette conception purement factuelle de l'humanité ne permet pas de comprendre la valeur singulière que nous attachons au fait d’être humain et pourquoi il nous faudrait alors faire effort pour reconnaître l'humanité de chaque homme, sans discrimination. L'objection porte ici sur une prémisse non interrogée de la partie I. 3) La troisième partie : l’effort réflexif porte principalement sur la troisième partie : elle doit trouver une voie de conciliation qui résolve l’apparente contradiction. Dépasser n’est pas chercher un compromis qui atténuerait les thèses en présence : « parfois, mais pas toujours », « un peu, mais pas complètement ». Ces réponses font disparaître la difficulté au lieu de la résoudre. Pour trouver un dépassement, chercher quel terme a été compris d’une manière qui produit la tension. Retravailler cette compréhension permet de déplacer le problème. Dans cette méthode, le dépassement dialectique passe donc par une élaboration définitionnelle. Application de cette méthode de "dépassement" au sujet proposé : Voie A — partie I. L’humanité est une appartenance commune : elle ne dépend ni de notre conduite ni de nos mérites. / partie II. Pourtant, elle désigne aussi une exigence morale que nos conduites peuvent démentir : être humain ne suffit pas à faire preuve d’humanité./ Partie III (dépassement) : faire preuve d’humanité, ce n’est pas tant manifester une compétence morale dont l’absence nous rendrait moins humains que reconnaître notre faiblesse et notre imperfection communes. C’est moins se montrer meilleur que reconnaître que nous ne le sommes pas. Reconnaître nos propres défaillances peut nous rendre plus compréhensifs envers celles d’autrui. Le terme dont la définition est retravaillé ici : « faire preuve ». On passe de la manifestation d’une excellence à la reconnaissance d’une imperfection partagée. Voie B — partie I : L’attention à autrui semble exiger que nous sachions infléchir la règle. / partie II : Pourtant, le respect de la règle constitue lui-même une exigence d’humanité : il protège l’égalité et limite l’arbitraire. / Partie III (dépassement) : Faire preuve d’humanité, ce n’est pas tant faire droit à la catégorie générale de l’humanité, qui relève de la loi, que reconnaître le caractère singulier de tout homme. Il s’agit de refuser de réduire l’autre à son appartenance générique. La loi garantit des droits communs ; l’attention humaine reconnaît celui que cette généralité ne suffit pas à saisir. Ici, le terme dont la définition est retravaillée est : « humanité ». On passe de l’appartenance générique à l’attention portée à chaque être humain dans sa singularité. Voie C — Partie I : La compassion nous rend sensibles à la souffrance d’une personne et nous pousse à lui venir en aide. Partie II : Pourtant, elle privilégie spontanément certains êtres : elle ne suffit pas à garantir une considération pour tous. Partie III (dépassement) : une piste de dépassement consiste à éduquer notre sensibilité par l’exigence d’universalité. La raison nous invite à porter attention à ceux dont la souffrance nous touche moins spontanément ; cette attention peut, à son tour, éveiller notre sensibilité. Il ne s’agit ni de supprimer la compassion ni d’accepter ses exclusions, mais de travailler à l’étendre.

5-

Rédiger l'introduction

Une introduction doit avoir la structure suivante : 1) Une accroche par la contextualisation : partir d’une référence littéraire ou culturelle qui introduise naturellement le sujet et sa tension. La référence doit jouer un rôle dans le raisonnement ; elle ne doit pas être un ornement interchangeable. 2) Une problématisation qui fait monter la tension. Donner toute leur force aux deux exigences opposées. Le lecteur doit éprouver l’embarras : aucune réponse immédiate ne paraît pouvoir être retenue sans rencontrer une difficulté. Cette difficulté lui donne une raison de suivre le raisonnement. 3) Une annonce du plan qui guide : les deux premières parties annoncent les positions opposées. La troisième doit être présentée comme un programme à accomplir, et non comme une thèse déjà formulée. On annonce le travail qui permettra de résoudre le problème sans dévoiler d’emblée toute la solution. Par exemple : « Nous chercherons enfin à éclaircir ce que signifie “faire preuve” d’humanité, afin de comprendre comment cette exigence peut s’accorder avec la reconnaissance de ce que nous sommes tous. » Éviter d'annoncer dès l’introduction que la solution consiste à reconnaître notre imperfection commune. Cette formulation livre le résultat avant d’avoir fait éprouver la nécessité du cheminement. Exemple d'application avec le sujet retenu : nous pouvons proposer trois versions différentes de notre introduction, selon la voir problématique retenue : Voie A : "Dans les Essais, Montaigne se peint à travers ses habitudes, ses contradictions et ses défaillances, sans prétendre offrir le portrait d’un sage exemplaire. Cette attention à ses propres imperfections nourrit un regard compréhensif sur celles des autres. Nous reconnaissons volontiers de l’humanité dans une telle attitude. Pourtant, l’expression « faire preuve d’humanité » semble d’abord désigner une qualité morale dont certains comportements témoignent, tandis que d’autres en manifestent l’absence. Pourquoi faudrait-il donc faire preuve de ce que nous sommes déjà ? L’humanité constitue en effet une appartenance commune, indépendante de nos mérites : un homme reste un homme, quelles que soient ses actions. Demander à quelqu’un de faire preuve d’humanité devrait, en ce sens, être superflu. Pourtant, cette demande prend tout son sens devant l’indifférence ou la cruauté : nous attendons alors une attention, une compassion que la seule appartenance à l’espèce humaine ne garantit manifestement pas. L’humanité serait donc aussi une exigence à laquelle nous pouvons manquer. Mais cette distinction devient embarrassante : si faire preuve d’humanité consiste à manifester une qualité morale, faut-il considérer que ceux qui en sont dépourvus sont moins humains que les autres ? Nous risquons alors d’exclure de l’humanité ceux-là mêmes auxquels nous demandions d’en reconnaître les exigences. Comment comprendre que l’humanité doive se manifester dans nos actes, sans faire de sa reconnaissance une récompense réservée aux meilleurs d’entre nous ? Nous montrerons d’abord que l’humanité est une appartenance commune qui n’a pas à être méritée. Nous examinerons ensuite pourquoi elle apparaît néanmoins comme une exigence morale dont nos conduites doivent témoigner. Nous chercherons enfin à éclaircir ce que signifie « faire preuve » d’humanité, afin de comprendre comment cette exigence peut s’accorder avec la reconnaissance de ce que nous sommes tous." Voie B "Dans Les Misérables de Victor Hugo, l’évêque Myriel accueille Jean Valjean, ancien forçat que son passé condamne à être rejeté. Lorsque les gendarmes lui ramènent son hôte, qui a volé son argenterie, l’évêque affirme qu’il la lui avait donnée et lui offre encore deux chandeliers. Là où les représentants de la loi voient un voleur à punir, Myriel accueille un homme auquel il reste possible de faire confiance. Son geste semble exemplaire de ce que nous appelons « faire preuve d’humanité ». Mais pourquoi cette humanité paraît-elle exiger de soustraire un homme à la règle commune ? Faire preuve d’humanité semble en effet demander que nous ne restions pas indifférents à la détresse d’autrui : appliquer sans discernement une règle générale peut conduire à ignorer les souffrances de celui qui la subit. Pourtant, cette règle protège aussi chacun contre l’arbitraire. Si la compassion autorise à y déroger, comment éviter que les uns bénéficient d’une indulgence refusée aux autres ? Celui qui applique la loi sans faveur ne témoigne-t-il pas lui aussi de son humanité, en accordant à tous une égale considération ? Nous voilà donc devant une difficulté : respecter la règle risque de nous rendre insensibles aux personnes, mais l’assouplir risque de compromettre l’égalité qui les protège. Faut-il, pour faire preuve d’humanité, dépasser la règle commune, ou est-ce précisément à travers son respect que cette humanité doit se manifester ? Nous montrerons d’abord pourquoi l’attention à autrui semble exiger que nous sachions infléchir la règle. Nous examinerons ensuite en quoi le respect de celle-ci constitue lui-même une exigence d’humanité. Nous chercherons enfin à préciser ce que nous reconnaissons en autrui lorsque nous faisons preuve d’humanité, afin de comprendre si cette opposition peut être surmontée. Remarque : l’accroche ne se contente pas de raconter une scène : elle donne immédiatement à voir le conflit entre humanité et règle. La problématisation rend le respect de la règle aussi défendable que son assouplissement. La troisième partie est annoncée comme une enquête sur notre manière de reconnaître autrui.

MOBILISER SA CULTURE

Utiliser sa culture pour justifier intellectuellement chacune des positions en présence

6-

Bâtir le plan détaillé

Autour de l’idée principale de chaque partie, construire une progression argumentative fondée sur l’analyse de références philosophiques ou littéraires. Commencer par choisir les ressources exploitables et leur ordre, sans développer immédiatement leur utilisation. Éviter de convoquer deux fois le même auteur dans une même partie. Cette consigne concerne les références du développement ; elle n’interdit pas de retrouver une œuvre dans l’introduction ou la conclusion. Application au sujet retenu. Nous nous contentons ici de construire les sous-partie de la première partie : Pour la voie I : Partie I) L'humanité est une appartenance commune qui n'a pas à être méritée. Sous partie A) : Darwin, La Filiation de l’homme : l’appartenance à l’espèce humaine. Sous partie B) Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, première partie : la perfectibilité, source de développements comme d’égarements. Sous partie C) Robert Antelme, L’Espèce humaine : l’impossibilité de retrancher un homme de l’espèce humaine. Sélection retenue pour la première partie de la voie B : l’attention à autrui semble exiger que nous sachions infléchir la règle. Sous partie A) Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, première partie : la pitié. Sous partie B) Shakespeare, Le Marchand de Venise, acte IV, scène 1 : le plaidoyer de Portia pour la clémence. Sous partie C) Victor Hugo, Quatrevingt-treize : Gauvain libère Lantenac après que celui-ci a sauvé les enfants. Une fois ces références choisies, deux questions doivent encore être posées : 1) Que permet d’affirmer chaque référence en rapport avec la thèse de la partie ? 2) Comment ces affirmations permettent-elles de construire un raisonnement en trois étapes ? Un plan détaillé n’est pas une liste d’auteurs. Chaque sous-partie doit faire avancer la démonstration. Trois variations de la même idée ne constituent pas trois arguments distincts. Si les références ne permettent pas une progression satisfaisante, revenir à la sélection et en chercher d’autres. Il ne faut pas sauver artificiellement un assemblage mal choisi.

7-

Trouver la bonne façon d'interpréter les références

Toute la finesse du raisonnement réside dans la manière d’exploiter un texte pour justifier précisément la position défendue. Il ne suffit ni de citer un nom ni de résumer une doctrine. Il faut sélectionner un détail, en dégager la portée et montrer pourquoi il soutient notre affirmation. La référence doit demeurer fidèle au texte. Lorsqu’on prolonge l’analyse d’un auteur pour l’appliquer au sujet, il faut distinguer ce que le texte établit de la conséquence que l’on peut en tirer pour le traitement de notre question . Exemple d'utilisation de Robert Antelme, l'espèce humaine. Cette référence doit servir la thèse selon laquelle l’humanité est un fait qu’on ne peut pas retirer à un homme. L’interprétation proposée consiste à montrer que l’entreprise nazie de déshumanisation traite l’humanité comme une conquête dont on pourrait déposséder certains êtres. En les rabaissant à des conditions d’existence précaires, en les privant de culture et en les ramenant à la survie, elle entend les rejeter vers une condition bestiale. Mais l’humanité résiste précisément là où cette entreprise voudrait la faire disparaître. Elle ne tient pas seulement aux manifestations culturelles, comme la récitation de poèmes par les prisonniers du camp; elle demeure aussi dans les gestes du corps, jusque dans la posture de celui qui urine debout. L’humanité n’est donc pas un supplément prestigieux que la dégradation pourrait arracher à un vivant : elle persiste dans l’existence même de ceux que l’on cherche à en exclure. Portée argumentative : la déshumanisation ne prouve pas que l’homme puisse perdre son humanité ; son échec révèle au contraire qu’elle ne dépend pas des conditions qu’on lui accorde. Cet exemple restitue une lecture argumentative proposée sans citation littérale ni pagination. Le détail textuel devra être repéré dans l’édition utilisée avant d’en faire une citation. Après l’analyse du texte que j'ai choisi d'utiliser, je dois me demander si je suis en mesure de formuler une raison nouvelle de tenir ma thèse pour vrai. Si le lecteur connaît mieux l’auteur mais ne comprend pas mieux pourquoi ma position est fondée, alors la référence a pris la place du raisonnement au lieu de se mettre à son service. Deuxième exemple. Exploiter Darwin, l'origine des espèces : l’appartenance relève d’une filiation, non d’une qualification Dans le chapitre VII de La Filiation de l’homme, Darwin examine les différences entre populations humaines, mais insiste aussi sur leurs nombreuses ressemblances corporelles et psychiques, jusque dans des détails apparemment secondaires, qui témoignent d’une ascendance commune. Ces détails ne sont pas des titres de noblesse : ils permettent d’établir une parenté, non de mesurer une excellence. Nous pouvons en tirer l’argument suivant : chercher à distinguer les « vrais hommes » des autres par le courage, la raison ou la moralité, c’est transformer une appartenance en examen d’admission. Or une filiation ne dépend pas de la manière dont celui qui en hérite se conduit. Un homme cruel ne cesse pas d’appartenir à l’humanité ; un homme courageux n’y entre pas par son courage. Les actes modifient notre jugement sur la personne, non son ascendance. Si « faire preuve d’humanité » signifie manifester ce qui caractérise l’être humain, il faut rechercher des compétences identifiables, telles que l’apprentissage, la communication symbolique ou la coopération, qui relèvent du répertoire de l’espèce. Leur développement varie, mais elles ne sont pas réservées aux individus moralement exemplaires. On peut mobiliser ces capacités humaines à des fins cruelles : organiser une persécution requiert parfois du langage, de l’intelligence et de la coopération. La cruauté de l’usage ne rend pas ces capacités moins humaines. Faire preuve de capacités humaines ne signifie donc pas encore faire preuve de bonté. Il faut distinguer les capacités caractéristiques de l’espèce de leur exercice effectif par chaque individu. L’absence ou l’empêchement d’une capacité chez une personne ne lui retire pas son appartenance humaine. Inversement, les capacités mentionnées ne doivent pas toutes être présentées comme absolument absentes chez les autres animaux : l’approche de Darwin insiste aussi sur des continuités. On peut avoir à prouver sa valeur ; on n’a pas à prouver son appartenance humaine par sa valeur. Cette conséquence est tirée de l’approche naturaliste de Darwin. Elle ne doit pas conduire à lui attribuer sans réserve une philosophie de l’égalité morale : son texte reste traversé par des hiérarchies propres à son époque. Autre exemple d'exploitation d'une ressource : Rousseau, le phénomène de la pitié : la souffrance appelle une réponse avant le calcul des obligations Pour soutenir que l’attention à autrui ne se réduit pas au respect de la règle, le passage décisif est celui où Rousseau décrit un philosophe capable de raisonner pour ne pas entendre l’homme qu’on assassine sous sa fenêtre. Le détail essentiel est qu’il doit étouffer une réaction qui le porterait à intervenir. Son indifférence n’est pas une simple absence de sensibilité ; elle résulte d’un travail de mise à distance. La réflexion neutralise ici la pitié au lieu de guider l’action. L’application au sujet peut alors être formulée ainsi : on peut chercher dans la règle une raison de se dispenser de répondre à la souffrance. Demander seulement « Suis-je tenu d’intervenir ? » peut devenir une manière de ne plus entendre ce que la situation réclame. Faire preuve d’humanité consisterait à ne pas laisser la question de nos obligations épuiser celle de notre réponse à autrui : l’absence d’obligation ne rend pas sa détresse indifférente. La portée exacte de l’argument Ce passage ne démontre pas encore que nous soyons autorisés à transgresser une règle. Il permet d’établir un premier point : la règle ne peut constituer l’unique mesure de notre conduite envers autrui. Il prépare donc la thèse de la partie sans prétendre la démontrer tout entière dès le premier paragraphe.

RÉDIGER

8-

Rédiger la dissertation, paragraphe par paragraphe

Transformer le raisonnement en un texte destiné à un lecteur

Chaque paragraphe a une structure en trois mouvements : 1) Énoncer la thèse du paragraphe et en donner une première justification. 2) Développer cette justification en exploitant précisément la référence : le texte ou la scène doit rendre l’argument plus convaincant. 3) Récapituler ce que le paragraphe a établi. La dernière phrase ramène explicitement l’analyse à la thèse défendue. Le paragraphe doit convaincre le lecteur du bien-fondé de la position, et non devenir un exposé au service de l’auteur. Illustration 1 — Paragraphe de la voie A : L’appartenance humaine ne dépend pas de la valeur morale. "L’humanité est une appartenance qui n’a pas à être méritée, parce que les capacités caractéristiques d’une espèce ne se confondent pas avec les qualités morales de ses membres. Si faire preuve d’humanité signifie manifester des compétences humaines, celles-ci doivent pouvoir être identifiées indépendamment du jugement que nous portons sur leur usage. L’approche de Darwin dans La Filiation de l’homme permet de soutenir cette distinction : les ressemblances corporelles et psychiques entre les populations humaines témoignent d’une ascendance commune, et non d’une excellence acquise individuellement. Les capacités d’apprentissage, de communication ou de coopération relèvent ainsi d’un héritage partagé, même si leur exercice varie selon les personnes. Or ces compétences ne garantissent nullement la bonté : organiser une persécution peut mobiliser l’intelligence, le langage et la coopération. La cruauté de l’entreprise ne rend pas ces capacités moins humaines ; elle montre qu’elles peuvent servir des fins condamnables. Inversement, celui qui ne peut exercer certaines d’entre elles ne cesse pas d’appartenir à l’espèce dont il est issu. Il faut donc distinguer le fait d’être humain du mérite de bien agir : nos actes peuvent manifester notre valeur morale, mais ils ne nous confèrent ni ne nous retirent notre humanité." Repérer les trois mouvements 1) Thèse et première justification : de « L’humanité est une appartenance… » à « …le jugement que nous portons sur leur usage ». L’argument est posé avant le nom de l’auteur. 2) Développement : de « L’approche de Darwin… » à « …l’espèce dont il est issu ». La référence soutient une distinction que l’exemple de la persécution et le cas des capacités empêchées rendent plus précise. 3) Récapitulatif : « Il faut donc distinguer… ». La dernière phrase formule le résultat acquis pour le raisonnement. Illustration 2 — Paragraphe de la voie B : l’attention à autrui ne se réduit pas au respect de la règle "Faire preuve d’humanité exige que nous ne mesurions pas toute notre conduite à ce que les règles nous imposent, car la souffrance d’autrui peut appeler une réponse que nos obligations ne suffisent pas à déterminer. Devant une personne en détresse, demander seulement si nous sommes tenus de l’aider risque de devenir une manière de nous dispenser de lui porter attention. Rousseau éclaire ce mécanisme dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, lorsqu’il décrit un philosophe qui raisonne pour ne pas entendre l’homme qu’on assassine sous sa fenêtre. Ce personnage ne manque pas simplement de sensibilité : il travaille à neutraliser celle qu’il éprouve. La réflexion lui sert à mettre à distance une souffrance qui, sans cela, le pousserait à intervenir. Nous pouvons de même nous abriter derrière la délimitation de nos obligations pour justifier notre indifférence : puisque rien ne nous commande expressément d’agir, nous estimons n’avoir rien à nous reprocher. Pourtant, l’absence d’obligation ne supprime ni la détresse d’autrui ni notre possibilité de lui venir en aide. Faire preuve d’humanité suppose donc de laisser cette détresse compter dans notre décision, au-delà de ce que la seule conformité à une règle exige de nous." Repérer les trois mouvements 1) Thèse et première justification : les deux premières phrases établissent pourquoi les obligations ne suffisent pas à déterminer toute notre réponse. 2) Développement : Rousseau permet de comprendre un mécanisme de mise à distance. L’analyse est ensuite appliquée au rapport à la règle, sans présenter cette application comme une citation de Rousseau. 3) Récapitulatif : la dernière phrase revient à l’idée défendue, enrichie par la démonstration. Elle ne conclut pas à un droit général de désobéir : elle établit l’insuffisance de la seule conformité.

CONCLURE

9-

Rédiger la conclusion

Récapituler et terminer par un point d'orgue

9. Le premier objectif d'une conclusion est de montrer que le problème est résolu de façon satisfaisante. La conclusion doit rendre visible la manière dont la troisième partie apporte une réponse élégante à la difficulté initiale. Elle ne se réduit pas à résumer successivement les trois parties. Il faut expliquer ce qui nous embarrassait, puis pourquoi le travail accompli permet effectivement de sortir de cet embarras. Le deuxième objectif de la conclusion est d'achever le mouvement du devoir. Deux possibilités s'offrent alors : un point d’orgue, qui donne toute sa force à la solution ; ou une nouvelle tension, qui naît de la position finalement défendue. Dans les deux cas, la clôture évoque une scène tirée de la littérature ou du cinéma. La scène finale répond au même principe que l’accroche initale: elle doit capter la bienveillance du lecteur. Version 1 (avec point d'orgue) "Pourquoi faudrait-il faire preuve d’une humanité que nous possédons déjà ? La difficulté venait de ce que nous envisagions cette preuve comme la manifestation d’une excellence morale, au risque de tenir les hommes défaillants pour moins humains que les autres. Mais faire preuve d’humanité peut désigner, au contraire, notre capacité à reconnaître une imperfection que nous partageons avec eux. Il ne s’agit pas d’abolir la différence entre bien et mal, mais de renoncer à faire de cette différence une frontière entre les hommes. L’appartenance commune et l’exigence morale cessent alors de s’opposer : c’est précisément parce que nous nous savons faillibles que nous pouvons considérer les fautes d’autrui sans lui retirer notre fraternité. Dans l’épisode évangélique de la femme adultère, ceux qui s’apprêtent à lapider la femme sont invités à examiner leur propre innocence avant de la punir. Les accusateurs se retirent un à un : ce qui arrête leur geste n’est pas la découverte de l’innocence de l’accusée, mais la reconnaissance de leurs propres fautes. Faire preuve d’humanité commence peut-être ainsi : au moment où l’on comprend que l’on ne peut pas être celui qui jette la première pierre." Version 2 (avec tension finale) "Faire preuve d’humanité ne signifie donc pas acquérir, par ses mérites, une qualité dont les autres seraient privés. C’est reconnaître que notre appartenance commune inclut la faiblesse et la possibilité de la faute. Nous pouvons dès lors comprendre pourquoi l’humanité est à la fois donnée et exigée : nous sommes tous humains, mais il nous reste à reconnaître dans notre conduite cette condition partagée. L’exigence ne consiste plus à nous élever au-dessus des hommes imparfaits ; elle nous demande de ne pas nous désolidariser d’eux lorsque nous jugeons leurs actes. Cette réponse, pour satisfaisante qu'elle soit, n'en laisse pas moins de nous tendre des pièges : sommes-nous toujours capables de supporter la reconnaissance de notre propre faillibilité ? Dans Les Misérables, Jean Valjean épargne Javert, qui le poursuivait ; plus tard, Javert laisse à son tour Valjean libre. Mais il ne parvient pas à concilier ce geste avec les certitudes qui organisaient son existence et finit par se suicider. La découverte d’une humanité débordant le partage entre justes et coupables ne le délivre pas : elle le désoriente radicalement. Comment apprendre, alors, à reconnaître notre imperfection sans perdre les repères qui nous permettent d’agir ?" Remarque : dans cette version, la nouvelle tension ne revient pas simplement au problème initial. La solution exige de reconnaître notre faillibilité ; la scène de Javert fait apparaître la difficulté de vivre cette reconnaissance. La dernière question porte donc sur une conséquence de la réponse, non sur un autre sujet.

Vous pouvez lire ici la copie intégralement rédigée :

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