POURQUOI LA CRÉATION EST MYSTÉRIEUSE ?
- damienclergetgurna
- 27 juin
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Dernière mise à jour : 1 juil.
Arcanes : nom masculin, du lat. Arcanus : secret. Opération mystérieuses dont le secret est connu des seuls initiés. Pluriel : Secrets, mystères. Exemple : les « arcanes de la politique » ou les « arcanes de la création ». Dans les deux cas de figure, dans le domaine de la politique comme dans le domaine de la création, règne une certaine opacité. On sait qu'il y a toujours un écart considérable entre ce que les citoyens connaissent des décisions politiques et la façon dont ces décisions sont réellement prises, au sein de cabinets obscurs, au cours de tractations secrètes, sous le poids des luttes d'influences, des alliances incertaines, des conjectures évanescentes. La plus grosse partie de l'activité politique se joue à l'abri des regards indiscrets, dans des forums très éloignés de l'agora, cette place publique où les citoyens grecs étaient censés discutés des affaires de la Cité, au vu et au su de tous. La plus grosse partie de l'activité politique se joue dans une arrière cuisine à laquelle seule les initiés ont accès et qui est mystérieuse pour la plupart des gens parce qu'elle est soigneusement tenue cachée. En ce sens , l'expression « les arcanes de la politique » renvoie bien à une opération mystérieuse, mais ce mystère tient au fait que la partie la moins avouable et sans doute aussi la moins ragoutante de cette activité politique est tenue secrète et réservée aux seuls initiés. Un homme politique n'avoue pas volontiers à ses électeurs ce qui, dans les décisions qu'il prend ou qu'il recommande de prendre, échappe à la sincère conviction personnelle et renvoie à d'occultes tractations et à des tactiques de circonstance.
Peut-on parler en ce sens des « arcanes de la création » ? Pas tout à fait. Sans doute peut-on affirmer ici encore qu'il s'agit d'une opération mystérieuse, dont le secret est connu des seuls initiés. Mais la différence avec les « arcanes de la politiques » est que, lorsqu'il s'agit de création, le mystère inquiétant n'a rien à voir avec une opération de dissimulation. Il y a bien quelque chose de mystérieux dans le processus de création, mais ce mystère ne s'explique par aucune volonté des initiés de conserver jalousement leur secret. Si l'on parle des « arcanes de la création », c'est parce que l'on présuppose d'entrée de jeu qu'il y a réellement quelque chose de mystérieux, quelque chose d'énigmatique et d'assez opaque dans le processus de création. Non pas un secret honteux et inavouable, mais un secret réellement impénétrable dont même les initiés ne possèdent pas la clé. Il n'y a pas, du moins pas que l'on sache, une méthode éprouvée qu'il suffirait de suivre docilement pour parvenir à créer. Méthode, du latin methodos qui signifie la route, le chemin. Pas non plus de recette à appliquer, de technique à apprendre ni d'algorithme à concevoir qui ouvrirait pour nous les portes de la création. Nous présupposons au contraire que toute entreprise de création relève peu ou prou d'un cheminement énigmatique qui ne se laisse appréhender par aucune méthode, par aucune recette, aucune technique et dont aucun algorithme, aussi ingénieux soit-il ne pourrait jamais dissiper complètement le mystère.
Pourquoi en va-t-il ainsi ? Pourquoi l'acte de création se voit-il accouplé à cette dimension de mystère ? Faute de pouvoir saisir la logique du processus créateur, pouvons-nous au moins saisir la raison pour laquelle ce processus échappe à la logique ? C'est à l'évidence parce que tout processus de création s'achève dans la nouveauté. Par définition, on ne crée pas quelque chose qui existe déjà, il n'y a création que de ce qui n'existe pas encore. Ce qui existe n'a pas besoin d'être créé. On peut l'entretenir, le conserver ou le détruire, on peut encore le reproduire ou l'imiter, mais on n'a pas besoin de le créer. Pour qu'on puisse parler de création, il faut que quelque chose vienne à l'existence qui n'existait pas auparavant.
Formulée ainsi, l'idée paraît assez évidente. Mais pour bien la comprendre il faut encore préciser ce que l'on veut dire lorsqu'on parle d'une chose qui n'existe pas déjà. En un sens, cette table sur laquelle j'appuie mes mains existe déjà. Elle n'a donc pas besoin d'être « créée » puisqu'elle est déjà là. Mais à vrai dire, même si elle n'était pas encore là, même si elle n'avait encore vu le jour, elle n'aurait pas à proprement parlé besoin d'être « créée ». « Créer » n'est pas le mot que j'emploierai dans ce cas précis. Je dirai plutôt que cette table qui n'existe pas encore a besoin d'être fabriquée, ou produite. J'utiliserai le verbe « fabriquer » ou « produire » pour rendre compte du processus par lequel cette table vient à l'existence. L'activité de production renvoie au terme grec « poièsis » et elle désigne cette activité qui suppose toujours une certaine idée préalable, une certaine méthode ou technique (technè) permettant à l'objet de voir le jour. La Poièsis c'est l'activité de l'artisan qui applique une technique bien éprouvée ou de la machine industrielle qui suit son algorithme de fabrication. Il n'est pas ici encore question de création, puisque même si je supposais que cette table était toute neuve, ce qu'elle n'est pas, même si je supposais qu'elle vient de sortir de l'atelier d'un menuisier ou plus vraisemblablement d'une usine de fabrication automatique, il n'en demeurerait pas moins que cette nouveauté serait toute relative. Et pour cause : elle serait toute relative du fait que l'idée même, la méthode, la technique ou l'algorithme qui a permis de la produire demeure toujours disponible pour produire d'autres tables du même genre, la vôtre par exemple. Même si nous supposions que cette table est neuve, l'idée de la table elle, du moins, ne le serait pas. Le véritable créateur, en l'occurrence ne serait pas l'artisan ou l'ingénieur qui fabrique des tables (poièsis), mais l'inventeur qui pour la première fois a conçu cet objet que nous nommons aujourd'hui une « table ». Là est proprement l'activité créatrice. Avant que le modèle n'existe, avant qu'il ne soit disponible pour être imité ou reproduit, il a fallu que quelqu'un soit assez ingénieux pour le créer d'abord. Voilà donc en quel sens il faut comprendre l'idée que tout processus de création s'achève dans la nouveauté :
« Veux tu donc que nous donnions à Dieu le nom de créateur naturel de cet objet, ou quelque autre nom semblable ? -Ce sera juste, dit-il, puisqu'il a créé la nature de cet objet et de de toutes les autres choses. -Et le menuisier ? Nous l'appellerons l'artisan du lit, n'est-ce pas ? -Oui. -Et le peintre, le nommerons-nous l'artisan et le créateur de cet objet ? -Nullement -Qu'est-il donc, dis-moi, par rapport au lit ? -Il me semble que le nom qui lui conviendrait le mieux est celui d'imitateur de ce dont les deux autres sont les ouvriers. -Soit. Tu appelles donc imitateur l'auteur d'une production éloignée de la nature de trois degrés. -Parfaitement, dit-il -Donc, le faiseur de tragédies, s'il est un imitateur, sera par nature éloigné de trois degrés du roi et de la vérité, comme, aussi, tous les autres imitateurs. » (Platon, République X)
Or, si la création a essentiellement à voir avec ce qui est radicalement neuf, il serait tout simplement contradictoire de supposer qu'il existe une règle déterminée, un protocole, une technique, pour y parvenir. Car ce qui est neuf, par définition, n'est pas encore connu. Avant que la première table n'existe, on n'avait -par la force des choses -aucune idée de ce que pouvait bien être une table. Comment alors chercher la meilleure façon de produire une chose lorsqu'on n'a pas encore la moindre idée de la chose qu'il conviendrait de produire ? Pour savoir comment faire, il faut déjà avoir une idée préalable de ce que l'on est supposé faire. Mais si l'objet qu'on se propose de créer n'existe pas encore, s'il n'a même pas été encore pensé, comment puis-je seulement savoir comment m'y prendre pour le faire exister ? C'est là tout le problème de la création et qui fait que nous pouvons à juste titre évoquer les « arcanes » de la création. Car véritablement, il y a là un processus bien mystérieux !
« Ni dans la pensée de l’artiste, ni, à plus forte raison, dans aucune autre pensée comparable à la nôtre, fût-elle impersonnelle, fût-elle même simplement virtuelle, la symphonie ne résidait en qualité de possible avant d’être réel » (Bergson, L'énergie créatrice)



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