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LE MYTHE DU GÉNIE CRÉATEUR

LE MYTHE DU GÉNIE CRÉATEUR

« « Le bohème est un révolutionnaire, un hériter de 1789. Ce qu'il veut, c'est faire table rase du passé, déconstruire les valeurs convenues, les habitudes, les autorités en vigueur, bref, tout les « anciens régimes ». Pourquoi ? Parce que c'est à ses yeux la première condition d'une création authentique, d'une innovation originale sans laquelle l'art ne vaut rien, sans laquelle il reste « académique » et n'a aucune chance d'être « génial ». Le bohème veut être un « génie ». » (in, La révolution de l'amour, « Le bohème, le bourgeois et l'amour », p.43)

Qui d'entre nous ne voudrait être un génie ? C'est un rêve répandu, mais très rarement réalisé. Nous voudrions être un petit génie, ou même un grand génie, mais dans la plupart des cas nous savons aussi, lucidement, que nous ne le sommes pas et que probablement nous ne le serons jamais. C'est ainsi, il n'est pas donné à tous d'atteindre à un degré d'excellence qui vous hisse loin au-dessus de la masse des gens ordinaires. J'imagine bien qu'un étudiant en mathématique aimerait être la réincarnation de Euler, qu'un apprenti philosophe se verrait bien abriter en lui le cerveau d'un Aristote, que n'importe quel footballeur donnerait tout ce qu'il possède pour entendre parler de lui comme on parle de Lionel Messi, que n'importe quel élève d'une école de commerce aspire à connaître la carrière spectaculaire de Steve Jobs....et ainsi de suite... Partout où ils passent, les génies accrochent la lumière. On les regarde avec envie et admiration, parce qu'ils sont parvenus à l'excellence dans un domaine où l'on aimerait soi-même exceller :


« Des jeunes gens, des peintres sans doute, chuchotèrent en se montrant Claude, comme s'ils avaient vu passer le chef redoutable d'un clan de sauvages » (in. Zola, L'oeuvre)

Mais pour qu'il y ait des gens géniaux, il faut aussi en toute logique qu'il y en ait beaucoup d'autres, et même l'écrasante majorité, qui ne soient pas du tout géniaux et qui se voient assignés des rôles de figurants, voués à l'existence plus ou moins obscure, plus ou moins anonyme, de talents insignifiants. Si nous étions tous géniaux, il n'y aurait plus aucune raison de dire que nous le sommes, puisque le génie est celui qui-par définition- se démarque de tous les autres par son niveau d'excellence. Il n'y a de sens à se dire génial que si le talent que nous possédons est à ce point exceptionnel qu'il prend pour tous la valeur d'une grâce élective, d'une conjuration des marraines fées sur le berceau d'un enfant trop bien né. Plus il y a de gens qui se consacrent à une activité, n'importe laquelle, plus la concurrence est rude pour parvenir à l'excellence... et plus la valeur du génie se laisse apprécier. Le génie est celui qui se détache du lot, qui s'arrache à la mêlée et s'élève au-dessus du peloton comme un astre singulier.


Partout, dans tous les domaines où entre en ligne de compte un savoir faire ou une compétence particulière, on sait que le génie est une chose extrêmement rare. Mais on sait également que cette rareté est appréciable parce qu'elle n'enlève strictement rien à personne. D'une part, ce que le génie réalise il le réalise au bénéfice de tous, puisque l'excellence qu'il a su atteindre permet de faire évoluer le domaine où il a exercé son incroyable talent. Autrement dit, le génie fait école. Après qu'il soit passé par là, les usages, les manières de faire, les codes établis changent inexorablement. Le niveau d'excellence auquel il a su hisser une activité a pour effet immédiat de modifier les façons ordinaires d'enseigner cette activité. Dans tous les domaines, on voit ainsi que le génie est un guide, qui permet de fixer de nouvelles normes et d'établir de nouveaux canons d'excellence :


« C'était indéniable, les œuvres blondes dont on avait tant ri au Salon des Refusés, travaillaient sourdement bien des peintres, éclaircissaient peu à peu toutes les palettes. Personne n'en convenait encore, mais le branle était donné, une évolution se déclarait , qui devenait de plus en plus sensible à chaque Salon. Et quel coup, si, au milieu de ces copies inconscientes des impuissants, de ces tentatives peureuses et sournoises des habiles, un maître se révélait, réalisant la formule avec l'audace de la force, sans ménagements, telle qu'il fallait la planter, solide et entière, pour qu'elle fût la vérité de cette fin de siècle ! » (Zola, L'oeuvre)


D'autre part, le fait de ne pas être soi-même un génie n'a jamais empêché personne de s'acquitter correctement de sa tâche. Bien au contraire ! On n'a pas besoin d'être Einstein pour être un bon physicien, apte à contribuer efficacement à la recherche scientifique. On n'a pas non plus besoin de s'appeler Glenn Gould pour être un pianiste respectable, capable de procurer du plaisir à un public de connaisseurs. Non seulement cela n'a rien d'indigne, mais nous pouvons même être assurés que la viabilité et la prospérité d'une activité, quelle qu'elle soit, dépend davantage de la solide compétence de l'homme du commun que de la maîtrise exceptionnelle du génie. Sans cette base ordinaire, aucun génie ne pourrait jamais voir le jour ou du moins donner toute sa mesure. Pour qu'un génie comme Mozart ait pu apparaître, il a fallu un terreau fertile qui est celui de la culture musicale où il a eu la chance de naître. Pour qu'un scientifique de génie puisse faire des découvertes géniales, il faut de la même façon un milieu social propice à l'éducation intellectuelle et à la recherche universitaire. Pour qu'un footballeur génial se lance comme une comète dans des compétitions internationales, il faut avant tout la présence discrète mais essentielle de tous ces clubs amateurs et des centres de formation qui développent une culture et un savoir faire footballistique chez des dizaine de milliers de joueurs, dont la plupart ne connaîtront jamais, c'est évident, la carrière de Lionel Messi. Bref, ne pas être un génie n'est pas une tare. C'est sur les épaules des gens ordinaires que repose la vitalité sociale d'un domaine d'activité qui ne pourrait jamais prospérer ni se développer sans la présence de ces petites mains travailleuses et consciencieuses :


« Nous, c'est à travers la pensée de nos mères que nous pensons, si nous sommes femmes. (…) La première chose, peut-être, qu'une femme trouvait quand elle mettait la main à la plume, c'était que n'existait aucune phrase courante dont elle pût faire usage.(...) La phrase qui était courante au commencement du 19e siècle était (….) une phrase masculine. » (in. Virginia Woolf, Une chambre à soi)

Ces vérités sont tellement évidentes qu'elles mériteraient à peine d'être dites. Mais il y a justement un domaine d'activité où cette évidence semble avoir perdu son caractère d'évidence : c'est celui de la création artistique. Car dans ce domaine, et dans ce domaine exclusivement, s'est imposée l'idée curieuse que tout le monde avait vocation à être un génie. Il semble difficile pour un artiste de se considérer encore comme un artiste s'il ne peut revendiquer pour lui-même une quelconque marque du génie. Un scientifique n'a pas besoin d'être un génie pour connaître la fierté d'être un scientifique qualifié et même, parfois, brillant. Un sportif n'a pas non plus besoin d'aspirer au génie pour avoir la conscience de maîtriser correctement son activité et un joueur d'échec peut rester un excellent technicien sans avoir jamais le génie d'un Magnus Carlsen . Mais dans le domaine des beaux-arts, il semble au contraire que se présenter soi-même comme un artisan consciencieux et un ouvrier compétent serait une forme de désaveu, une répudiation de soi. Comme si le simple fait d'être un artiste était déjà en soi la marque d'une disposition atypique qui vous élève au-dessus du commun des mortels. Pourquoi ? D'où vient cette curieuse conception, si peu intuitive ? Pourquoi le bohème tient il autant que cela à être un « génie » ?


A cette bizarrerie, il y une raison historique qui nous oblige à remonter aux origines de l'art moderne, à la fin du 18e siècle et au début du 19e siècle. C'est à cette époque en effet que l'artiste commence soudainement à se concevoir comme un créateur. Or, être un créateur est tout le contraire d'être un imitateur, un suiveur, un individu qui apprend à suivre docilement des règles, des modèles, à reproduire des façons de faire. L'artiste créateur n'est, en aucun sens du terme, un ouvrier supposé apprendre son métier auprès d'un modèle académique. Bien sûr, ça ne veut dire qu'il peut se passer d'apprendre quelques techniques essentielles, qu'il peut s'autoriser à ne rien savoir de la maîtrise du dessin, ne rien connaître du solfège, ne pas apprendre à jouer d'un instrument, qu'il peut se permettre d'écrire comme un sagouin avec un vocabulaire de deux cents mots.... mais tout cet apprentissage essentiel et indispensable ne suffit pas encore à faire de lui un véritable artiste. Ce n'est pas parce qu'il saura peindre et dessiner qu'il sera artiste, ce n'est pas non plus parce qu'il saura jouer d'un instrument qu'il sera artiste, pas non plus parce qu'il saura écrire de belles phrases qu'il sera poète. Pour franchir le cap qui lui permettra d'accéder au statut envié d'artiste, il doit ajouter à toutes ces compétences une capacité créatrice qui est, à proprement parler, la capacité du génie.


On doit à Emmanuel Kant, le grand philosophe allemand du 18e siècle d'avoir théorisé cette thèse et même si vous n'avez jamais lu une ligne de son ouvrage, La critique de la faculté de Juger, il est à peu près certain que vous demeurez sous l'influence immense de sa pensée. Comme Kant, vous estimez probablement que l'artiste est par définition un créateur. Et comme un créateur n'est pas quelqu'un qui est censé imiter, il se retrouve alors nécessairement dans la même position que le génie dont l'excellence consiste à bouleverser les usages établis. L'un et l'autre sont des êtres singuliers qui sortent de la masse, uniques en leur genre, habités par un don d'inspiration :


"Le concept des beaux-arts ne permet pas de déduire le jugement portant sur la beauté de leurs productions d'une quelconque règle (…). Donc, les beaux-arts ne peuvent eux-mêmes concevoir la règle à laquelle devra obéir la réalisation de leur production » (Kant, Critique de la Faculté de juger, §46).

Ce qu'il faut entendre par là est que, selon Kant, on ne peut pas rendre compte d'une œuvre d'art de la même façon qu'on rend compte d'une modeste œuvre d'artisan. Car l'artisan, pour produire son œuvre, se contente de suivre une règle qui est déjà disponible. Mais l'artiste en revanche, quand il cherche à produire une belle œuvre, ne peut pas s'appuyer sur un modèle qu'il lui suffirait d'imiter, car il n'y a pas, justement, de modèle universel de la beauté . Pour produire son œuvre, l'artiste doit donc s'appuyer sur cette faculté que Kant nomme le « génie ». Qu'est-ce que le génie, demande Kant ? C'est « le talent (don naturel) qui permet de donner à l'art ses règles. ». En somme, les beaux-arts sont les arts du génie. Rien de moins. Comprenez que si vous n'êtes pas « génial », si vous n'avez pas du génie, vous n'êtes pas, vous ne pouvez pas être, un vrai, un authentique artiste parce que vous ne sauriez rien créer du tout. Vous resterez donc un modeste copiste, un tâcheron qui fait des œuvres communes, un vulgaire imitateur, un pseudo artiste. De cette conception, nous ne sommes toujours pas sortis. Malheureusement...


Je dis malheureusement parce que cette vision romantique est quand-même difficilement tenable aujourd'hui. La façon spectaculaire dont l'intelligence artificielle a, au cours de ces toutes dernières années, pénétré dans le domaine de la production artistique témoigne que le rôle de la « création » y est beaucoup moins important qu'on voudrait bien le penser. Ce dont témoignent les œuvres artistiques produites par l'IA, c'est qu'on peut très bien se passer d'être un créateur pour produire des œuvres d'art, qui plus est des œuvres d'art de qualité très honorables. Aussi humiliant que cela puisse sembler pour le mythe romantique de l'artiste créateur, cela témoigne du fait que la catégorie des artistes ne peut se targuer d'aucun privilège particulier qui la mettrait à l'abri de la menace que fait peser aujourd'hui sur n'importe quelle catégorie de professionnels qualifiés le progrès fulgurant du machinisme. On peut toujours espérer que ce ne soit pas le cas ; mais à la façon dont les choses semblent engagées, il y a des chances qu'il en aille pour les artistes comme il en va pour n'importe quel homme de métier qui gagne sa vie en vendant sa compétence et dont la compétence se trouve concurrencée par la force d'un algorithme. Ce qui échappe à ce savoir faire technique, la dose additionnelle de génie qui permet à certains artistes d'être des créateurs originaux, est une chose beaucoup trop marginale pour être considérée comme la caractéristique propre de la production artistique. Voilà l'amère leçon que l'Intelligence Artificielle nous invite déjà à tirer.


Mais faut-il nécessairement y voir une leçon  amère ? Songez aux immenses souffrances que l'injonction d'être créatif a fait peser, et continue de faire encore peser sur le travail des artistes. Dans n'importe quel domaine d'activité on peut, à force de labeur, de patience et d'obstination, se promettre d'acquérir les compétences techniques qui feront de nous un excellent médecin, ou un excellent ingénieur, ou un sportif accompli. Mais personne ne peut jamais se promettre d'être génial. Le génie est une qualité qui ne s'acquiert pas et dont l'étymologie même, celle du « genius » latin, renvoie à un don mystérieux :


«Le mot genius désigne l'esprit que reçoit en propre un homme à sa naissance pour le protéger et le guider, et qui est la source d'inspiration dont proviennent ces idées originales » (Kant, Critique de la faculté de Juger, §46) .

Le génie ne s'acquiert ni par un savoir ni par un savoir faire ; par conséquent, aucun labeur, aucune patience, aucune obstination ne peut donner à personne l'assurance qu'il sera génial.


Et puisque aucun génie ne sait comment il s'y prend pour être génial, aucun génie ne peut non plus se promettre de garder son génie. La grâce qui vous habite peut aussi bien disparaître du jour au lendemain, sans que vous ne puissiez rien y faire :


«Ses mains tremblaient, tout son grand corps était dans le tressaillement douloureux de la création. Il se débarrassa de sa palette, il revint vers eux, avec des gestes qui battaient le vide ; et cet artiste vieilli au milieu du succès, dont la place était assurée dans l'Ecole française, leur cria : « ça vous étonne, mais il y a des jours où je me demande si je vais savoir dessiner un nez... Oui, à chacun de mes tableaux, j'ai encore une grosse émotion de débutant, le cœur qui bat, une angoisse qui sèche la bouche, enfin un trac abominable. Ah ! Le trac, jeunes gens, vous croyez le connaître, et vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon Dieu ! Vous autres, si vous ratez une œuvre, vous en êtes quittes pour vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable ; tandis que nous, les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui sommes forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de progresser, nous ne pouvons faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va, homme célèbre, grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang, pour monter encore, toujours plus haut, toujours plus haut. Et si tu piétines sur place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus longtemps possible ; et si tu sens que tu déclines, eh bien, achève de te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de l'époque, dans l'oubli où tu es de tes œuvres immortelles, éperdu de ton effort impuissant à créer davantage ! » (Zola, L'oeuvre)

Tout cela pour dire qu'on peut difficilement tenter d'éclaircir les arcanes de la création tant que l'on demeure soumis au mythe tout puissant du génie créateur. Car le génie n'explique rien, il est le nom que l'on donne à ce talent inexplicable et intransmissible, qui permet à une personne de produire une œuvre exceptionnelle. Expliquer la condition de l'artiste à partir de cette disposition revient donc à vouloir expliquer ce qui est ordinaire à partir de ce qui est extraordinaire, et cela revient aussi à étendre sur tout le processus de production artistique le voile impénétrable qui préside aux destinées du génie. Comprendre les arcanes de la création exige d'abord que nous démythifions et démystifions la condition d'artiste, en rompant résolument avec la figure du poète inspiré :


«Je sais, vous m'avez demandé de parler des femmes et du roman (…) je préfère me contenter de vous donner mon avis sur un point de détail : il est indispensable qu'une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. » (Virginia Woolf, Une chambre à soi)




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