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FAUT-IL CRAINDRE LE PROGRÈS TECHNIQUE (Devoir corrigé)

I) INVENTIO


Le 8 décembre 2022, le journal Libération a fait sa une sur “l’entretien avec un Robot”. Ce robot, c’est l’IA conversationnelle ChatGPT, mis au point par l’entreprise américaine OpenAI. Le premier article restitue le verbatim de la conversation que la rédaction de Libération a pu avoir avoir avec ce robot intelligent. En voici quelques extraits : “-Si je te demande qui de l’oeuf ou de la poule ? - Cette question n’a pas de réponse unique, car elle dépend de la façon dont vous l’interprétez. Selon certaines théories, les oiseaux ont évolué à partir de dinosaures, et il est possible que les premiers oiseaux aient pondu des oeufs avant de donner naissance à des poussins. D’un autre côté, il est également possible que les premières poules aient été créées par des êtres humains en domestiquant des oiseaux sauvages qui pondent. Dans ce cas, on pourrait dire que la poule est apparue avant l’oeuf.” (...) “-Est-ce que je peux te demander de m’écrire un poème comprenant les mots “fleur”, “bâtiment”, et “covid 19” ? -Bien sûr, je serais heureux de vous aider à écrire un poème comprenant les mots “fleur”, “bâtiment” et “covid 19”. Voici ce que j’ai pu générer : La fleur qui pousse au milieu du bâtiment / Est un symbole d’espoir dans ce monde incertain / Où le Covid 19 règne en maître/ Mais la fleur continue de fleurir / Malgré les temps sombres que nous vivons/ Elle nous rappelle que la vie continue / Et qu’il y a toujours de la beauté / Même dans les moments les plus difficiles. / Elle nous rappelle que nous sommes tous liés / Et que, ensemble, nous pouvons surmonter / Toutes les épreuves que la vie nous envoie / Et continue à avancer, vers un avenir meilleur”. (...) “Est-ce que tu peux me raconter une histoire triste en moins de trois phrases ? - Voici : L’homme a perdu son fils unique dans un accident de voiture. Il a passé le reste de sa vie à pleurer son fils et à se demander ce qu’il aurait pu faire différemment. Lorsqu’il est mort, il a été enterré seul, sans personne pour lui rendre hommage”. Sur le site ChatGPT, on trouve d’autres exemples de conversation, par exemple celle-ci : “Dis moi quand Christophe Colomb est arrivé aux E-Us en 2015 - Cette question est assez gênante, parce que Colomb est mort en 1506, alors il ne pouvait pas arriver aux E-Us en 2015. Mais faisons un moment comme si c’était possible. Si Colomb était arrivé aux E-US en 2015, il aurait certainement été très surpris par les changements survenus depuis sa première arrivée dans le nouveau monde en 1492. Pour commencer, il aurait sans doute été ému de découvrir que la terre qu’il avait découverte était en fait déjà habitée par des amérindiens et que maintenant les E-Us sont une nation multiculturelle peuplée par des gens qui viennent des quatre coins du monde. Il serait sans doute aussi sidéré par le progrès technologique, depuis les gratte-ciels de nos villes jusqu’aux smartphones dans nos poches. Enfin, il serait probablement surpris de constater que beaucoup de gens ne le considèrent plus comme un héros; en fait, quelques uns prétendent qu’il était un conquérant brutal qui a réduit en esclavage et tué les populations natives. Tout dans tout, ce serait pour Colomb une expérience très différente de celle dont il a fait l’épreuve il y a cinq cents ans”. Devant la pertinence de telles réponses, on ne peut manquer de penser comme le journaliste de Libération : “Face aux performances sidérantes du dernier système d’intelligence artificielle ChatGPT, nous sommes un peu comme des lapins devant les phares d’une voiture. Nous sommes éblouis, mais nous ne savons pas vraiment à quoi ressemble le véhicule et encore moins à quelle vitesse il roule. Va-t-il se garer gentiment ou nous envoyer valser sur le bas-côté sans prévenir ?”.


-FAUT-IL-


Ceci nous amène tout naturellement à notre question : “Faut-il craindre le progrès technique”. Cette question peut s’entendre en un premier sens : « le progrès technique est-il à craindre ? ». Sans doute, on voit bien immédiatement ce qui pourrait fonder une telle inquiétude. Le progrès technique accroît chaque jour davantage la puissance dont dispose l’humanité ; et par le nombre considérable des effets qu’elle peut produire, cette puissance inquiète légitimement. Ce qui est donc à craindre, c’est que le progrès technique -par la puissance considérable qu’il met en oeuvre – produise un nombre tout aussi considérables d’effets potentiellement destructeurs, soit dans le temps (par exemple : les effets des techniques polluantes sur l’écosystème) soit dans l’espace (par exemple : les effets d’une bombe atomique).


Souligner, comme vous avez été nombreux à le faire, que le progrès technique n’a pas que des “mauvais côtés”, et qu’il peut aussi avoir de “bons côtés” (comme les progrès de la médecine moderne, par exemple) ne servait pas à grand chose. Une arme à feu a aussi des “bons côtés”, en cela qu’elle permet à n’importe quel homme de se défendre contre un agresseur supérieur en force. Mais si je vous demande s’il faut craindre les armes à feu, vous répondrez sans doute positivement, parce que vous voyez en elle une arme dangereuse, par les effets considérables et immédiats que pourrait produire le simple fait d’appuyer sur la gâchette. L’objet est sans doute utile, comme est “utile” l’utilisation de l’énergie atomique pour produire de l’électricité. Mais les aspects bénéfiques de la chose n’effacent pas le potentiel danger qu’elle représente. Or par définition, la crainte est une émotion qui porte sur l’avenir. On ne craint pas ce qui est arrivé, mais uniquement ce qui pourrait arriver. Par conséquent, le fait que la technique moderne produise à présent un certain nombre d’ effets positifs n’est pas en soi une objection. Le problème n’est pas là. Le problème est de savoir si le progrès technique pourrait ou serait susceptible de produire dans l’avenir des effets apocalyptiques. La crainte ne vaut que face à un mal à venir. Et donc la question est : “faut-il s’attendre au pire ? Le progrès technique est-il susceptible de nous conduire au pire ?”. cf. Le docteur Folamour de S. Kubrick (1964), avec Peter Sellers.


D’autre part, certains d’entre vous ont compris la question comme si elle nous invitait à nous demander s’il fallait craindre la technique. Mais ce n’était pas la question. Ce n’est pas la technique qu’il faudrait craindre a priori, mais le “progrès technique”, soit la constante évolution du pouvoir technique dont nous disposons. Faut-il s’inquiéter de ce progrès ? Certainement, si nous considérons que l’augmentation de la puissance signifie aussi une augmentation du pouvoir de nuisance. De fait, l’augmentation progressive de notre pouvoir technique rend de moins en moins pertinente la question de l’usage, bon ou mauvais, qui pourrait être fait de ce pouvoir technique. Ce qui pose problème, n’est pas tellement ce que nous faisons de la technique (comme le disait Gorgias à propos de l’art rhétorique) mais ce que la technique est susceptible de produire comme effets sur le Monde. Par la puissance considérable qu’il génère, le progrès technique dépasse en effet toutes les fins conscientes auxquelles on pourrait prétendre l’assujettir. Autrement dit, les “effets” produits par la technique tendent à devenir indéfinis au fur et à mesure que s’étend le progrès technique; “in-définis”, cela veut donc dire en excès par rapport à toutes nos “fins” conscientes. Peu importe alors à quelle fin on prétendra faire servir le progrès technique, puisque les effets produits par ce progrès seront nécessairement en excès par rapport à ces buts. La maîtrise de l’énergie atomique sert évidemment nos fins, puisqu’elle nous permet de produire de l’électricité. Mais ce pouvoir immense génère aussi d’autres effets potentiels qui pourraient bien conduire l’humanité à sa fin, prise en un autre sens.


Plus précisément encore, ce qui pose problème n’est pas tant la puissance générée par le progrès technique que le décalage qui existe entre ce que le progrès technique nous permet de réaliser et la compréhension limitée que nous avons de la portée réelle de ces innovations techniques. Le progrès technique nous achemine vers un avenir incertain que nous ne pouvons pas prévoir et donc pas non plus maîtriser. C’est bien l’avenir vers lequel ce progrès nous projette qui est inquiétant… d’où, légitimement, une certaine crainte. Le progrès technique tend donc à rendre menaçant le pouvoir technique dont nous disposons, au sens où notre capacité de faire est de plus en plus en excès par rapport à notre capacité d’anticiper et de maîtriser les effets que cette capacité est susceptible de générer dans l’avenir. Le progrès technique nous rend de plus en plus puissants, mais notre sagesse n’augmente pas dans les mêmes proportions. Dans le mythe de Prométhé, raconté par Protagoras dans le dialogue éponyme de Platon, Prométhée est puni par Zeus pour avoir volé le feu et en avoir fait cadeau aux hommes. La raison d’être de cette punition est peut-être moins le désir des dieux de conserver jalousement pour eux-mêmes leur privilège divin, que la conscience du danger que le cadeau de Prométhée faisait peser sur l’humanité tout entière. Peut-on disposer du pouvoir divin de manier la foudre sans disposer de la sagesse d’un dieu ?



-CRAINDRE-


Pour cette raison, il semble donc parfaitement légitime de craindre le progrès technique, au sens où ce progrès technique est bien quelque chose qui doit susciter une crainte légitime. Mais on peut aussi comprendre la question comme signifiant : « Convient-il de se placer dans une position de crainte face à la menace que représente le progrès technique ? ». Comprise ainsi, la question ne porte plus tant sur le progrès technique en lui-même que sur l’attitude qu’il convient que nous adoptions par rapport à cette menace. Pourquoi la crainte devrait-elle être la bonne attitude à adopter ? Certes, nous pouvons affirmer que cette crainte est légitime, dans la mesure où il y a bien quelque chose à craindre dans le progrès technique. Mais le fait qu’elle soit légitime ne suffit pas pour autant à la rendre recommandable. Il est normal de craindre les choses qui peuvent représenter pour nous des dangers potentiels, mais en rester à cette émotion, est-ce vraiment souhaitable ? Se contenter de “craindre” le progrès technique, n’est-ce pas se condamner à une forme d’impuissance, comme ce lapin effrayé qui voit venir avec fascination les phares de la voiture ? En rester à cette attitude émotionnelle, est-ce la meilleure façon de faire face et de conjurer la menace ? La “crainte” du progrès technique n’est-elle pas -tout au contraire -l’attitude la plus propre à nourrir une réaction épidermique de rejet, comme si la seule façon de faire face à la menace du progrès technique était de casser toutes les machines et donc de refuser le progrès ? Ainsi pensaient les luddites, ces artisans anglais du début du 19e siècle qui, par crainte de la menace que représentaient pour eux les machines à tisser, se lancèrent dans une révolte violente en brisant les machines. Le problème avec la crainte est qu’elle est une émotion (une passion), et que agir sous le coup d’une émotion n’incite guère à adopter l’attitude la plus rationnelle.


Mais est-il légitime de définir ainsi la crainte comme une émotion irrationnelle ? Face à ce qu’on ne peut prévoir et donc pas maîtriser, la crainte n’est-elle pas au contraire l’attitude la plus prudente à adopter ? Sans doute la crainte ne pousse-t-elle pas à agir, mais elle nous pousse à tout le moins à nous retenir d’agir toutes les fois que les conséquences du progrès technique paraissent dépasser nos capacités d’anticipation. C’est à la crainte que nous devons ce “principe de précaution” que nous appliquons à toute innovation technique qui n’aurait pas encore fait la preuve de son innocuité. Dans cette perspective, il s’agit moins de refuser le progrès technique que de le ralentir, le temps d’en connaître davantage sur ses conséquences potentielles. Loin d’être irrationnelle, la crainte est dans ce cas de figure une attitude bien plus rationnelle que l’enthousiasme systématique devant les promesses miraculeuses des innovations technologiques. C’est en ce sens que Jonas parle d’une “heuristique de la peur”.


Et cette peur, en l’occurrence, vise moins le progrès technique en tant que tel que l’apparence trompeuse du progrès. Car un savoir-faire technique qui n’est pas pleinement maîtrisé mérite-t-il vraiment le titre de savoir-faire technique ? On ne peut pas dire en effet qu’un artisan qui se sert d’un marteau sans savoir comment s’en servir, et au risque de s’enfoncer un clou dans la main, maîtrise techniquement son outil. Un procédé ou un objet technique qui n’est pas pleinement maîtrisé demeure un outil rudimentaire. C’est la raison pour laquelle nous ne pouvons pas opposer, comme nous l’avons fait jusque là, la puissance technique dont nous disposons -qui tend à devenir indéfinie -et notre faculté de prévoyance -qui elle demeure nécessairement limitée. En réalité, comme le montre très bien Auguste Comte, les progrès de la technique sont indissociables des progrès de la science. Notre savoir-faire et notre savoir sont indissociables l’un de l’autre, puisque le premier dépend ultimement du second. C’est à la science et au progrès de la connaissance scientifique que nous devons en effet les progrès de la technique : “quand on envisage l’ensemble complet des travaux de tout genre de l’espèce humaine, on doit concevoir l’étude de la nature comme destinée à fournir la véritable base rationnelle de l’action de l’homme sur la nature”. Or, être capable d’anticiper les conséquences éventuelles d’un mécanisme technique relève justement de la science : “science, d’où prévoyance, d’où action”. C’est en effet la prédiction des phénomènes qui permet à la science d’agir efficacement sur eux. Dans ce cas, nous pouvons tirer la conclusion suivante : il n’y a à proprement parler de progrès technique que lorsque cette technique est bien maîtrisée. L’augmentation de notre puissance technique ne vaut réellement comme une augmentation de notre puissance que si elle ne se mue pas en impuissance du fait de notre incapacité à maîtriser les procédés techniques que nous utilisons. Par conséquent, la menace que représente ce prétendu progrès technique ne peut être conjurée que par une augmentation effective de notre pouvoir technique, au moyen d’un progrès de notre savoir scientifique. Devant la menace d’une catastrophe écologique imminente, n’est-ce pas encore des progrès de la connaissance scientifique (en matière d’énergie propre, par exemple ?) que nous attendons une solution ? Sans la faculté d’anticipation des scientifiques du GIEC, aurions-nous la crainte du réchauffement climatique ? Il y a donc bien un progrès technique, qui dépend étroitement du progrès de la connaissance scientifique. Comment nier que la voiture à moteur est un objet techniquement plus évolué que la voiture à attelage ? Il est vrai que la voiture à essence est polluante, mais faut-il réellement craindre le progrès technique alors que la solution à ce problème de pollution repose justement sur notre capacité à innover techniquement ? Prétendre arrêter le progrès technique, ne serait-ce pas s’imposer d’arrêter le progrès scientifique ? Peut-on craindre le progrès de la connaissance ? Ne faut-il pas plutôt espérer que le progrès technique pourra apporter remède aux problèmes que la technique engendre ? La solution au problème que pose aujourd’hui la technique ne passe-t-elle pas par un progrès de la technique ? Faut-il admettre que le progrès technique nous donne trop de pouvoir sur le cours des événement ou qu’au contraire le problème est que ce pouvoir demeure encore trop limité, donc potentiellement dangereux ? Faut-il renoncer à l’énergie nucléaire ou bien attendre des progrès de la science qu’ils nous permettent de mieux la contrôler ou de trouver de meilleures alternatives ?


-LE PROGRÈS-


Reste, cependant, que ce que nous appelons “progrès technique” n’est pas très clair. En un premier sens, évidemment, le progrès technique doit s’entendre au sens d’une amélioration de notre savoir faire technique. Que cette amélioration soit très rapide depuis trois siècles, nous le devons assurément au progrès concomitant de la connaissance scientifique. Craindre le progrès technique, de ce point de vue, signifierait qu’il faudrait craindre le progrès de la connaissance, comme si le savoir pouvait représenter pour nous une menace.


Mais cette première façon de concevoir le progrès scientifique paraît assez discutable. En effet, même si elle a un lien avec elle, la science n’est pas la technique. Car le progrès scientifique n’impose en lui-même à la technique aucune trajectoire particulière. Elle nous dit ce que nous pouvons faire et comment nous pourrions le faire. Elle nous dit aussi ce à quoi nous devons nous attendre si nous faisons ceci ou si nous faisons cela. Mais elle ne peut prescrire les fins qu’il nous faudrait désirer. Elle peut nous mettre en garde contre les conséquences écologiques d’une technique trop polluante, mais elle ne peut prescrire les solutions techniques qu’il nous faudrait adopter pour empêcher ces conséquences qu’à la condition que nous voulions d’abord empêcher ces conséquences. Autrement dit, l'innovation technique -contrairement à la science -reste tributaire de finalités qui déterminent le choix des moyens que nous adoptons, et donc les options technologiques que nous retenons. Or, la question des “fins” relève nécessairement d'un choix au sujet de ce que nous estimons utile ou inutile, désirable ou pas. Ce choix, et les priorités qu’il détermine, peuvent être très variables. Aussi, un même savoir scientifique peut donner lieu à plusieurs applications techniques différentes; notre maîtrise des mécanismes naturels ne nous dit pas encore quoi en faire et cette maîtrise ouvre carrière à bien des applications techniques potentiellement différentes. De ce point de vue, il peut paraître assez illusoire de parler d’un “progrès technique”, comme si la marche en avant de la technique suivait nécessairement une direction tracée d’avance et unique. Comme si d’autres trajectoires de progrès n’étaient pas possibles, en fonction de finalités qui eussent été différentes et qui pourraient l’être encore si nous le voulions. (cf. Avatar, de James Cameron : les na’vi de la planète Pandora). A la limite, ce n’est pas le progrès technique qu’il nous faudrait craindre en ce cas, mais une certaine trajectoire de ce progrès.


En un autre sens, la notion de progrès renvoie à celle d’évolution. Ce qui serait en cause, alors, ce serait moins la trajectoire suivie par cette évolution, que le simple fait qu’il y ait évolution. Rien en soi n’impose en effet que la technique soit prise ainsi dans une spirale d’innovation permanente, où un même savoir scientifique donne lieu à des applications diverses et changeantes. Ainsi l'ethnologue Marcel Mauss définissait-il la technique comme un “procédé traditionnel efficace”. Loin d’être du côté de l’innovation permanente, la technique était donc placée par lui du côté de la tradition, de ce qui se transmettait comme un savoir-faire efficace qui a fait ses preuves. Ce qui correspond bien, en effet, à la technique des sociétés traditionnelles. D’où procède la relative fixité de ce savoir-faire, sinon de la fixité même des fins que servent les moyens techniques ? L’imposition de fins fixes et déterminées agit, pour le progrès technique, comme un facteur limitant. Tout au contraire, l’innovation technique permanente traduit un certain relâchement et une certaine indétermination dans les fins qu’il nous faudrait poursuivre. Comme si les fins n’étaient pas données au départ, mais qu’elles devaient elles aussi être en permanence inventées. Cette indétermination des fins, que traduit le renouvellement permanent des techniques disponibles, peut être un objet de crainte, parce qu’elle nous dépossède de tout repère fixe. Mais n’y a t-il pas dans cette réaction angoissée une méconnaissance profonde de l’essence de la technique ? Méconnaissance en ceci que soumettre la technique à la condition de finalités préexistantes, revient à nier ce qui est le propre de la technique : à savoir le fait qu’elle est une activité proprement créatrice. Dans le mythe de Prométhée, le savoir faire technique est “divin” parce qu’il participe justement du privilège démiurgique des dieux : à partir de quelque chose, le savoir faire technique permet de donner naissance à quelque chose d’autre qui n’existait pas auparavant, exactement comme sont la création des espèces par Epiméthée. La source du savoir faire technique, c’est précisément cette aptitude à créer du neuf, à ajouter un supplément à la nature. Dès lors, vouloir soumettre ce pouvoir démiurgique à des fins préétablies revient à vouloir nier ce pouvoir, à le faire rentrer de force dans un ordre préétabli qui est supposé précéder et annuler l’innovation technique. Ainsi Platon affirmait-il que l’artisan qui fabriquait un lit devait d’abord consulter l’Idée du lit, comme s’il existait un modèle éternel du lit, une essence du lit, qui privait l’artisan de toute capacité d’innovation et le condamnait à n’être qu’un simple “imitateur” du modèle idéal. En réalité, l’Idée du lit ne préexiste pas à l’invention du lit, les fins ne précèdent pas aux moyens. Ce sont au contraire les nouveaux moyens dont nous disposons qui nous permettent d’envisager de nouvelles finalités auxquelles nous n’avions pas pensé auparavant. S’il y a progrès au sens de changement, si l’avenir n’est pas condamné à être la répétition inlassable du passé, c’est parce que quelque chose de neuf se produit dans le temps. Et cette nouveauté, nous la devons au pouvoir créateur de l’homme, capable d’introduire de l’inédit dans un ordre naturel relativement immuable. Par conséquent, craindre le progrès technique paraît une façon de reculer avec effroi (avec “angoisse” dirait Sartre) devant notre propre liberté, en tentant de la soumettre à des normes prétendument éternelles.


Si l’homme, comme le suggère Bergson est “homo faber” avant d’être “homo sapiens”, c’est parce que ce qui le définit avant tout est cette capacité à introduire de la nouveauté dans le monde. Et cela vaut d’abord pour sa propre nature, qu’il invente en permanence au gré de ses aptitudes techniques. Dire ce que l’Homme doit être, ce n’est pas se référer au modèle d’une nature fixe et immuable, à laquelle il nous faudrait comme chez Aristote tenter de correspondre. L’homo faber est tout autant fabricateur de lui-même, au sens où Rousseau disait de l’Homme qu’il est un être “perfectible”. Dans ces conditions, prétendre comme certains d’entre vous l’ont proposé, soumettre la technique à des fins morales, est une position assez contestable. Ce n’est pas la volonté de soumettre le progrès technique à la morale qui était contestable : puisque les fins morales sont les fins ultimes de l’existence humaine, il est naturel que tout ce que nous faisons soit soumis au bout du compte à l’autorité suprême des fins morales. En revanche, en présupposant que ces fins étaient données d’entrée de jeu, vous avez eu l’ambition de limiter le pouvoir créateur de “l’homo faber”, au nom d’une vérité morale déjà présente, inscrite dans le ciel des Idées platonicien. Or, ce qu’il y a de remarquable dans le texte de Hans Jonas, c’est précisément qu’il montrait que les normes morales, les fins ultimes de notre action, ne pouvaient pas être posées à l’avance et une fois pour toutes. Loin que la morale permette de contenir l'inventivité technique, il semble au contraire que nos normes morales dépendent étroitement de cette inventivité technique. En effet, la réponse à la question “que dois-je faire ?” ne se pose que par rapport aux choses que je peux faire. Si je dois m’abstenir de tuer ou de voler, par exemple, c’est parce que j’ai bien la capacité de tuer ou de voler. Autrement dit, comme l’indique Jonas, le cercle de ma responsabilité morale n’excède pas le cercle des effets potentiels de mes actions. Je n’ai aucune responsabilité morale vis-à-vis de l’empereur de Chine, car mon action ne peut pas l’atteindre. En revanche j’ai une grande responsabilité morale vis-à-vis de mes proches, parce que mon action est directement susceptible de les affecter. Or, plus mon pouvoir technique augmente, plus le cercle de ma responsabilité morale s’élargit nécessairement. Non pas seulement au sens où les mêmes prescriptions morales valent désormais pour un cercle plus étendu, mais au sens beaucoup plus radical où ces prescriptions morales sont désormais à réinventer entièrement à la lumière de mes nouvelles capacités. Par exemple, les débats actuels sur la fin de vie et le suicide assisté sont des problématiques éthiques qu’on ne peut résoudre avec la prescription d’une morale traditionnelle qui enjoint de ne pas ôter la vie à son prochain. Car le problème est justement que la technique nous permet aujourd’hui de préserver la vie bien au-delà des conditions de viabilité qui étaient celles des siècles précédents. On peut aujourd’hui maintenir une personne en vie très longtemps, même dans des conditions où cette vie serait très diminuée, voire où ce serait une vie végétative. Ce pouvoir de maintenir en vie amène à se poser la question de savoir quand il cesse d’être légitime de le faire. Et la morale traditionnelle, qui prend seulement en considération notre capacité à faire mourir, ne peut pas du tout répondre à cette question-là. Le progrès technique impose donc bien d’inventer une nouvelle morale. De la même façon, la morale traditionnelle n’imposait aucun impératif moral à “l’égard des générations futures” . Et pour cause, nous ne pouvions pas leur nuire et nous n’avions donc à leur égard aucune espèce de responsabilité. Mais maintenant que notre action a un impact direct sur les générations à venir, nous sommes obligés de modifier nos normes morales en imaginant un devoir envers des êtres qui ont la propriété de ne pas exister. (Groucho Marx : “je ne dois rien aux générations futures. Qu’ont-elles fait pour moi”). De la même manière, nous n’avions aucune responsabilité morale vis-à-vis de la Nature, tant que notre faire technique ne permettait pas d’attenter à son intégrité. Mais l’évolution de notre faire technique nous impose aujourd’hui de poser la question d’une responsabilité morale vis-à-vis de l’environnement, c’est-à-dire d’inclure dans notre cercle de sollicitude des objets (des plantes, des animaux) que la morale traditionnelle excluait tout à fait du champs des obligations morales.


Mais cette deuxième façon de concevoir le progrès technique (comme capacité à innover) a malgré tout elle aussi ses limites. En effet, son défaut est de concevoir implicitement le progrès technique comme un progrès technique “de l’homme”. Dans cette perspective, l’homme serait l’agent du progrès technique, et c’est pourquoi ce progrès devrait s’accompagner d’une morale. Car la morale répond à la question : “que dois-je faire ?”. Mais le risque que fait courir le progrès technique, c’est précisément qu’il échappe à la maîtrise de l’homme, au sens où il serait le progrès de “la technique” elle-même, un progrès dont la technique serait l’unique sujet. Compris en ce troisième sens, le “progrès technique” renvoie à un processus autonome face auquel l’homme se trouve dépossédé de son propre pouvoir créateur. Ce qui amène la question suivante : comment la technique, qui renvoie à une aptitude humaine, peut-elle ainsi devenir un sujet autonome ? Comment la marque de notre puissance efficace sur les choses peut-elle devenir le symbole de notre impuissance ? Ce qu’il nous faut expliquer alors, en fin de compte, c’est la crainte dystopique d’un monde où le progrès technique engagerait l’homme sur une voie qui le prive de toute autonomie comme de toute capacité à agir. La crainte, alors, serait bien le signe de notre impuissance face à une menace qui prend en face de nous l’allure d’un véritable destin (d’un fatum).


-LA TECHNIQUE-


Cette troisième façon de concevoir le progrès technique (comme un processus autonome qui avance de lui-même) ne peut se justifier que si nous introduisons une nouvelle distinction entre “technique” (teknè) et “fabrication” (poièsis). En elle-même, la technique n’est que l’ensemble des procédés dont nous disposons pour parvenir à une fin. Mais ce savoir-faire, comme le note Aristote, est au service d’une activité de production qui donne naissance à un certain nombre d’objets. La teknè est un savoir, plus précisément un savoir faire; mais ce savoir est au service d’une activité de poièsis , de fabrication au même titre que la prudence (phrônesis) est au service de l’action (praxis). Ainsi, par exemple, la technique du peintre est au service de la production de tableaux. Or, si l’artiste ou l’artisan ne peut être dépossédé de son habileté technique, il n’en est pas de même du produit de son art, qui lui peut être aliéné, c’est-à-dire vendu ou transmis à un autre (la peinture, l'œuvre d’art). L’objet produit, contrairement à la technique, a une vie propre, indépendante de l’artisan. Et le problème que pose le progrès technique gît peut-être dans cette indépendance des objets techniques. En effet, cette indépendance est poussée à l’extrême dans le cas de ces objets techniques que nous nommons des “machines” : le propre d’une machine en effet, est d’assumer un certain travail technique, de prendre en charge à la place de l’ouvrier une certaine habileté technique qui était auparavant le privilège de l’ouvrier. Un marteau n’a en lui-même aucune compétence technique. Son indépendance demeure donc toute relative. Mais un ordinateur, lui, peut accomplir des tâches compliquées que nous ne saurions pas faire nous-mêmes. En cela le progrès du machinisme rend obsolète le savoir-faire technique du maître-tisserand ou de l’ouvrier spécialisé et il faut s’attendre à ce que d’autres métiers hautement techniques se retrouvent progressivement disqualifiés par les progrès de l’automatisation. Faut-il craindre alors que cette indépendance de l’objet technique finisse par nous rendre dépendants de lui, au sens où nous ne pourrions plus nous passer de lui ? Mais cette inquiétude, que nourrit les progrès du machinisme, est fondée sur ses impacts économiques dans le monde du travail. Les luddites voyaient à juste titre dans le développement de la machine à tisser une disqualification économique de leur savoir-faire et donc le risque réel d’une précarisation économique. Mais comme l’observe Bergson, si nous nous concentrons seulement sur l’aspect technique de la question, le développement du machinisme nous rend “dépendant” de l’objet technique de la même façon que le citoyen libre de l’Athènes antique était “dépendant” de ses esclaves. Le concept de “dépendance” est donc à prendre avec prudence. Il peut signifier une limitation de notre capacité à agir ou au contraire signifier, comme pour les citoyens libres d’Athènes, la condition essentielle d’une vie authentiquement libre. Car le développement du machinisme, si nous faisons abstraction de toute considération économique, pourrait aussi bien signifier pour nous une délivrance, qui nous permet de disposer de plus de temps en déléguant les tâches ingrates à des machines.


C’est justement du machinisme dont il est question dans le texte de Jacques Ellul que j'avais soumis à votre réflexion. Et la façon dont Ellul conçoit le problème du machinisme, donc de l’indépendance de l’objet technique, est beaucoup plus intéressante. Car ce qu’il convient craindre, selon lui, c’est moins la machine que “les machines” ou le système machinique. En effet, ce qui rend inquiétante l’indépendance des objets techniques, c’est que ces objets ne sont pas isolés les uns des autres. Ils forment autour de nous un véritable système technique, solidaire, qui a son évolution propre, indépendamment de nous. Aussi bien, toute prétention à vouloir changer le cours de la technique serait d’avance voué à l’échec et en soi parfaitement illusoire : “le conducteur d’auto a un accélérateur, un débrayage, un frein, un volant, etc. à sa disposition. Il peut se dire qu’il est maître de l’un et de l’autre de ces instruments; mais le problème n’est pas là : il s’agit d’être maître de la combinaison entre ces éléments. Comprenons par là que la technique forme un tout, et non pas un ensemble disparate d’objets sans lien les uns avec les autres. On peut parler de “la technique” au singulier, parce que les techniques (au pluriel) sont étroitement dépendantes les unes des autres, au point de former un véritable écosystème qui dicte par avance les choix qu’il nous est possible de faire. De ce point de vue, l’ouvrier n’est pas plus libre face à la machine que ne l’est le patron, qui est condamné, s’il ne veut pas mettre la clé sous la porte, à suivre le progrès technique. Adopter un outil, c’est adopter en même temps tous les autres outils dont il est solidaire et qui lui permettent de fonctionner normalement (par exemple, l’Iphone et son environnement Apple). Inversement, la seule façon de refuser une technique (par exemple le téléphone portable), serait de refuser en même temps tout l’environnement (les moyens de déplacement rapide, les outils de travail…) qui le rend utile et indispensable. Face à l’environnement technique dans lequel il baigne, chacun d’entre nous est donc condamné à une forme d’impuissance. Par conséquent, face à ce progrès, seule la crainte serait de rigueur comme la seule attitude qui convient à un homme placé en face de son Destin.


Mais cette conclusion légitime uniquement la crainte des individus. La question était : faut-il craindre le progrès technique ? Si le “il” auquel renvoie la question est un individu isolé, alors il ne peut manquer de sentir sa propre impuissance face au cours inexorable du progrès technique. Mais cette impuissance ne concerne proprement que le “il” et non pas le “nous”. C’est d’ailleurs la même impuissance à laquelle se trouve confronté l’individu devant les institutions de son pays, devant les mœurs de son époque ou devant le cours du monde.. Toutes ces réalités objectives forment également des systèmes autonomes, taillés à la mesure de la société et non pas à la mesure des individus. En soi, le fait que la technique forme un système au sein duquel chaque individu se trouve engagé prouve seulement que “la” technique est un fait social et non pas seulement un fait anthropologique. L’action que nous pouvons avoir sur elle relève donc d’un engagement politique, c’est-à-dire d’un choix de société, plutôt que d’initiatives individuelles. Le “système technique” constitue l’ADN d’une société ou, plus précisément, elle constitue le monde dans lequel nous vivons et aux lois duquel nous sommes condamnés à obéir. S’il y a un problème, ce n’est pas tant le fait que la technique produise un “monde” qui a -en dehors de nous -son existence propre. Le problème serait plutôt que la technique ne soit plus mise du tout au service de cette activité poiétique. Le risque n’est pas tant d’être aliéné au sein d’un monde technique que de voir ce monde disparaître sous nos yeux. Le danger n’est pas que la technique constitue un monde en face de nous (cosmogonie); il est que ce monde soit impitoyablement détruit (apocalypse).


Or, le texte de George-Hubert de Radkowski montre que ce qui est susceptible de produire un tel effet est moins la technique, comprise comme une activité au service de la production, que l’économie. Ou du moins, une certaine manière de penser l'économie en rapport avec le concept de “production”. De fait, ce que nous appelons “progrès technique” paraît à première vue indissociable de la croissance économique. Cette proximité conceptuelle qui existe entre la “croissance économique” et le “progrès technique” tient à ce que -comme l’observe Georges-Hubert de Radkowski dans Les jeux du désir -la technique et l’économie mettent toutes deux “en rapport des moyens appropriés à des fins visées”. Mais alors que la technique envisage ces moyens sous le biais de l’utilité, l’économie, quant à elle, envisage ces moyens sous l’aspect de leur coût. Et ce coût dépend des ressources dont nous disposons : ressources en temps, ressources en matériaux, et ressources en énergie. Ainsi, dans une période de guerre, où les destructions rendent peu accessibles les moyens matériels, la contrainte économique oblige souvent à recourir à des “techniques révolues, plus anciennes et plus frustres”, par exemple une agriculture vivrière à la place d’une agriculture mécanisée. Cette régression technique est imputable à une contrainte économique qui rend peu accessibles -car fort coûteuses - les ressources nécessaires au fonctionnement des objets techniques plus évolués. Aussi bien peut-on dire que les ressources économiques pèsent sur les choix techniques d’une société. Mais inversement, il est vrai aussi de dire que les conditions économiques d’une société dépendent de ses aptitudes techniques. Car le progrès technique permet également d’augmenter les ressources disponibles. Ainsi, pour les ressources en temps, la technique de la division du travail et le machinisme ont permis de réduire considérablement le temps nécessaire à l’accomplissement de certaines tâches. Pour les ressources en énergie, la technique permet d’augmenter l’énergie naturellement disponible sous la forme du travail des hommes ou de l’énergie animale en mettant à contribution l’énergie produite par la nature (eau, vent…) ou bien stockée dans la matière (énergie fossile). Pour les ressources en matériaux, la technique agit également comme l’élément moteur dont dépend ultimement l’augmentation indéfinie du stock de biens disponibles.


Pourtant, et c’est là le point essentiel, l’augmentation de ces ressources économiques ne saurait jamais valoir comme la finalité du progrès technique. Comme le rappelle Radkowski, l’économie agit comme un facteur limitatif, non productif, dont le rôle est uniquement de présenter la facture des choix productifs : “Non productive, l’économie ne possède pas de fin propre à elle-même. Elle ne fournit aucune cible spécifique aux activités des hommes ou des groupes sociaux, mais présente la facture de celles qui ont été choisies et décidées sans elle et en dehors elle” Si cette fin est par exemple la victoire militaire, alors il faut développer une technique (stratégie militaire ou armements divers) qui permette de parvenir à cette fin. Mais cette technique a aussi un coût, elle impose que nous fassions un choix aux dépens d’autres techniques qui -faute de moyens alloués -ne pourront pas se développer. L’argent que nous investissons dans la recherche militaire ne peut pas, par la force des choses, être investi dans la recherche médicale. “Par exemple, écrit encore Radkowski, en aménageant le réseau des transports, on peut être amené à sacrifier l’aménagement ferroviaire au profit de l’aménagement routier. Ou, tout en promouvant des soins médicaux, négliger les soins à domicile au profit de ceux donnés à l’hôpital. Ou encore, en poursuivant un “impératif industriel”, abandonner l’industrie légère au profit de l’industrie lourde”. Mais tout s’inverse dès lors que le progrès technique devient un moyen au service exclusif de la croissance économique, c’est-à-dire de l’accroissement indéfini des ressources disponibles. Alors, la condition du progrès technique devient aussi sa finalité, et le progrès technique se mesure à l’aune du progrès économique qu’il rend possible. En devenant la finalité même du progrès technique, la production de richesses économiques devient un but en soi. C’est à cette façon spécifiquement occidentale de concevoir le “progrès technique” que fait référence Lévi-Strauss dans Race et Histoire, lorsqu’il évoque la tentation de mesurer le progrès technique d’une société à l’aune du seul critère de “la quantité d’énergie mise à disposition”.


Dès lors qu’elle n’est plus la simple gestion des stocks disponibles mais l’augmentation indéfinie de ces stocks, l’activité économique change de nature. Elle n’est plus l’activité de l’économe, mais celle de l’économiste. L’économie moderne se définit en effet comme une activité qui vise à produire de la richesse. En utilisant la technique dans cette perspective, l’économie dénature donc la technique en coupant la relation entre teknè et poiésis. Comme l’indique Heidegger dans la question de la technique (1954) la technique mise au service de la production de richesse n’est plus, à proprement parler une technique dont la vocation serait encore de produire. L’activité de production doit se définir comme une activité qui consiste à “dévoiler”, c’est à dire à faire apparaître en pleine lumière quelque chose qui était virtuellement présent. Ainsi, par exemple, l’artiste qui sculpte un bloc de marbre produit une statue. Cette activité est un dévoilement, parce que l’artiste ne donnera pas n’importe quelle forme à n’importe quel bloc de marbre. Sa production n’est pas une création, parce qu’il ne produit pas à partir de rien (comme Dieu). Il doit donc respecter les propriétés de son matériau, en prendre soin, et ne lui imposer qu’une forme qu’il peut logiquement recevoir. C’est en ce sens que Aristote disait que l’art (la teknè) doit “imiter la nature”. Heidegger prend l’exemple de la vieille agriculture paysanne qui était une activité productrice en ce sens qu’elle n’était pas dirigée contre la nature, mais qu’elle faisait avec la nature et qu’elle élevait la nature à une dimension nouvelle : “cultiver (colere) signifiait : entourer de haies, entourer de soins”. L’agriculture paysanne produisait quelque chose, à savoir un objet durable qu’on appelait la “campagne” et que les artistes du 18e siècle ne se lassaient pas de peindre. Mais la campagne, ce n’est pas la nature, c’est une nature aménagée, une nature qui a été mise en forme, une nature sublimée. Heidegger prend encore l’exemple du vieux pont de bois qui relie les deux rives du Rhin. Là encore, on a affaire à un objet technique, à une œuvre produite. Et ce qui caractérise cet objet produit, c’est qu’il ajoute quelque chose au fleuve, il est une addition faite à la nature. Ce vieux pont de bois ne supprime pas le Rhin, il enjambe le Rhin. Et la beauté de ce pont consiste justement dans sa façon de donner au fleuve une autre dimension, en le reliant à la terre et au chemin des hommes. Bref, l’objet technique, en tant qu’il est une production, ajoute quelque chose à la nature. Or, tel n’est pas le cas de la centrale hydro-électrique qui se trouve aujourd’hui près du fleuve. Celle-ci n’ajoute pas quelque chose au Rhin, mais elle lui enlève quelque chose. Elle transforme le fleuve en une simple ressource disponible, en une énergie qu’on somme d’apparaître : “le dévoilement qui régit la technique moderne ne se déploie pas en une production au sens de la poièsis. Le dévoilement qui régit la technique moderne est une provocation (Herausforden) par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite et accumulée”. Ainsi, faire de la technique le moteur d’une activité productrice de richesse, c’est lui ôter du même coup son privilège d’être une activité réellement “productrice”. La centrale hydroélectrique ne crée pas un “monde”, ne donne pas naissance à un paysage. Bien plutôt elle avilit le paysage en exerçant sa violence sur une matière (le Rhin) chargée de lui fournir de l’énergie. La crise écologique procède de là. Elle ne vient pas d’un progrès de la technique, mais d’une régression technique, au sens où le lien entre teknè et poiésis se trouve rompu.


A ce diagnostic, le texte de Radkowski ajoute un complément. Dans les économies modernes,et depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, la croissance économique repose moins sur la production de biens manufacturés que sur la consommation. D’où l’émergence de la publicité. Du coup, la richesse se mesure moins à l’aune du patrimoine et des biens disponibles qu’à l’aune de leur consommation et de leur destruction systématique. Dans une société où la croissance économique repose sur la consommation, la consommation des services d’une entreprise dépolluante produit tout autant de richesse que la consommation des services d’une entreprise qui génère de la pollution. Le PIB considère comme productrice de richesse tout autant l’activité qui consiste à vendre des voitures que l’activité qui consiste à offrir des soins aux accidentés de la route. On est donc face à un processus ambigu que l’économiste Schumpeter, l’un des grands théoriciens de l’économie capitaliste, désignait comme une activité de “création destructrice”. Tel est le moteur de la croissance économique aujourd’hui : produire des biens destinés à l’obsolescence et dont les “externalités négatives” sont considérées en même temps comme des facteurs de richesse. Ce qu’il faut craindre alors , comme l’indique Hubert de Radkowski, c’est donc cette croissance économique qui se sert de l’innovation technique pour frapper d’obsolescence des biens utiles destinés à ne jamais durer : “ce qu’on appelle le “progrès technique” accentué, par le biais des exigences de la “modernisation”, la fluidité de tout acquis privé ou public, en frappant d’obsolescence accélérée des pans de plus en plus vastes de nos avoirs. Au lieu de nous enrichir, le développement des “forces productives” ne cesse de nous appauvrir : à peine les tenons-nous entre nos mais que nos richesses se fanent, tombent en désuétude, choses vieillies avant leur temps, usées avant d’avoir vraiment servi”.



II) DISPOSITIO


PLAN


Première partie : Il n’est pas justifié de craindre le progrès technique car craindre le progrès technique revient à craindre les progrès de notre connaissance scientifique du monde.

§1) La crainte d’une puissance “immaîtrisable” est contradictoire avec l’idée même de progrès technique. L’écart inquiétant qui existe entre notre savoir faire et notre savoir (le fait que nous puissions faire des choses dont nous ne maîtrisons pas les conséquences) n’est pas la marque d’un progrès technique, mais au contraire le signe qu’il y a encore des progrès à faire : “Science d’où prévoyance d’où action” (Comte). Loin de craindre le progrès technique, il faut au vouloir développer notre capacité à agir efficacement afin de n’être pas réduits à l’impuissance en face de processus que nous maîtrisons imparfaitement. .

§2) Contre cette attitude qui fait le pari de la raison, la crainte ne constitue-t-elle pas au contraire une attitude profondément irrationnelle ? Craindre le progrès technique, de ce point de vue, serait une façon de jouer à se faire peur, une peur qui se nourrit précisément de notre ignorance. Ce qui fait peur dans le progrès technique n’est pas une menace précise, mais l’indétermination d’un avenir qu’on ne peut anticiper que sous la forme fictive des scénarios dystopiques de science-fiction. Si la peur vient de l’ignorance, alors on ne peut en venir à bout que par un progrès de la connaissance.

§3) Surtout cette crainte devant un avenir indéterminé n’est-elle pas crainte devant notre propre pouvoir créateur ? Si l’homme est “homo faber”, c’est justement parce qu’il participe du pouvoir démiurgique des dieux. Le progrès technique nous projette vers un avenir indéterminé parce que sa nature est justement de n’être pas soumis à des finalités naturelles, fussent-elles des fins morales. En réalité, c’est moins le progrès technique qui dépend de nos finalités morales que plutôt l’inverse. Le progrès technique nous oblige à réviser sans cesse nos normes morales. Craindre le progrès technique serait, de ce point de vue, reculer devant notre propre pouvoir créateur et vouloir son caractère disruptif, en nous cachant derrière l’apparence d’un ordre immuable. Ainsi, chez Platon, le fait que l’artisan qui fabrique un lit soit supposé “imiter” un modèle idéal du lit…



Transition : Il n’est donc nullement légitime de craindre le progrès technique. Car ce progrès technique est constitutivement lié à la nature de l’homme en tant qu’il est un “homo faber”, capable d’introduire de la nouveauté dans le monde, et en tant qu’il est “être rationnel”, capable de se rendre “comme maitre et possesseur de la nature” (Descartes) au moyen du savoir scientifique. Mais le problème n’est peut-être pas là. La crainte que le progrès technique devienne immaîtrisable pour l’homme ne tient-elle pas d’abord au fait que la technique deviendrait elle-même l’agent de son propre progrès, indépendant de la volonté humaine ? Quand on parle de “progrès technique”, doit-on nécessairement penser à un progrès dans la maîtrise technique de l’homme ? Ou ne faut-il pas voir plutôt dans ce progrès un processus autonome qui priverait l’homme de sa propre volonté ?


Deuxième partie : Il faut craindre le progrès technique, car ce progrès est un processus autonome qui échappe à la volonté de l’homme.


§1) Il faut distinguer le savoir-faire technique (la teknè) et la poièsis. Ce qu’il faut craindre, c’est l’indépendance prise par l’objet technique en tant que tel (le mythe de Frankeinstein). Et plus cet objet manifeste d’indépendance en face de notre savoir-faire technique, plus il devient potentiellement une menace pour nous. Analyse du machinisme.

§2) Mais l’indépendance de l’objet technique et la dépendance qu’elle induit chez nous ne serait pas en soi synonyme d’une privation de liberté si nous pouvions disposer à notre guise des machines comme les citoyens athéniens disposaient de leurs esclaves. L’ennui est que l’objet technique n’est pas seul et qu’il forme un système parfaitement cohérent avec d’autres objets techniques. Système qui limite drastiquement notre capacité de choix et notre aptitude à contrôler le progrès technique (J. Ellul).

§3) Aussi la crainte est-elle une attitude appropriée non pas tant parce qu’elle serait une réaction émotionnelle mais parce qu’elle est au contraire la marque d’une vigilance rationnelle. De ce point de vue, la crainte, parce qu’elle ne prend la mesure de notre impuissance à agir, est l’exercice d’une lucidité : craindre la technique, c’est comprendre que la technique ne relève pas seulement de l’homme (en tant qu’homo faber), mais qu’ellle forme aussi un système autonome en face de l’homme, un “système technique” (J. Ellul). Mieux encore : la crainte n’est pas seulement lucide, elle est aussi une certaine façon rationnelle de faire face à la menace que représente le système des objets techniques. Certes, la crainte ne nous permet pas d’agir, puisqu’elle est précisément la découverte de notre impuissance face à une menace qui ressemble à un destin (fatum). Mais elle n’est pas non plus une simple “réaction” comme peut l’être la peur. La crainte est plutôt une incitation à ne pas agir, en quoi elle se révèle être une sage attitude. En craignant le progrès technique, il s’agit alors non de le rejeter sous la forme d’une peur irrationnelle, mais de surseoir à la production de nouveaux objets techniques, tant que ceux-ci n’ont pas fait la preuve de leur innocuité. Principe de “précaution” de Hans Jonas.


Transition : Il faut donc craindre le progrès technique, puisque cette attitude est la seule qu’il semble possible d’adopter face à un “progrès technique” qui se caractérise comme processus autonome des objets techniques. Mais cette attitude ne consiste finalement qu’à ralentir le progrès technique, et non à lui imposer une autre orientation. Le principe de précaution ne prescrit rien, il a uniquement pour but d’empêcher. Comme s’il n’y avait qu’un seul “progrès technique”, une seule direction possible de ce progrès. Ce qu’il faut discuter, c’est l’utilisation du singulier dans l’expression “le progrès technique”. Sommes-nous condamnés à devoir craindre le progrès technique, sans pouvoir espérer une autre manière de penser ce progrès ?


Troisième partie : Ce n’est pas le progrès technique qu’il faut craindre, mais plutôt une certaine manière de penser ce progrès.

§1) Le “système technique” est un “fait social”. Certes, il échappe au contrôle des individus, qui peuvent donc légitimement craindre ce qu’ils ne peuvent contrôler. Mais il en va de même de la société en tant que telle qui, comme le notait Emile Durkheim dans les règles de la méthode sociologique, est plus que la simple addition des individus : “il y a plus dans le tout que dans la somme des parties”. La société a elle aussi une existence autonome, et une logique d’évolution qui échappe aux décisions des individus qui la composent. Ce qui légitime l’existence de la “sociologie” comme science. Or, le système technique est justement l’un de ces éléments qui donne au monde social son identité propre. Par conséquent, il est faux de dire que le système technique échappe à notre contrôle. Il est un fait social qui relève donc d’un choix de société. Les applications techniques qui forment notre écosystème sont solidaires des valeurs et des finalités qu’une société poursuit et qui lui confèrent son identité propre.

§2) Par conséquent, il n’y a pas “un” progrès technique, mais différentes trajectoires de progrès possibles, en fonction de la culture des diverses sociétés (cf. Lévi-Strauss, Race et Histoire). Ce qui caractérise en propre “notre” progrès technique, c’est l’accumulation croissante de la “quantité d’énergie disponible” qu’il met à notre disposition. La trajectoire de ce progrès est donc étroitement solidaire du principe de “croissance économique”, considéré comme un processus de production indéfinie de richesses. En effet, l’économie s’occupe des moyens, non pas eût égard à leur utilité (comme la technique), mais eût égard à leur coût. Et ce coût dépend des ressources disponibles : ressources en temps, ressources en matériaux et ressources en énergie. Par conséquent, une technique qui aurait pour vocation d’accroître indéfiniment les ressources “en énergie” est une technique qui suit la trajectoire de la croissance économique (cf. Hubert de Radkowski)..

§3) Or, justement, ce qui est à craindre dans cette trajectoire déterminée de “notre” progrès technique, c’est qu’elle opère un dévoiement du concept essentiel de la “Technique”. Car la technique (teknè) est essentiellement au service de la production (poièsis), une production conçue comme “dévoilement” (Heidegger). Or, la “production de richesse” transforme cette activité productrice en une activité destructrice. D’une part, parce qu’il ne s’agit plus alors pour l’objet technique d’ajouter quelque chose à la nature, mais plutôt de lui enlever quelque chose. Là où l’agriculture paysanne faisait de la Nature un paysage, c’est-à-dire un “monde” habité; la centrale hydroélectrique abîme le paysage en “provoquant” la nature, en la réduisant à un stock disponible, une ressource. D’autre part, dans la mesure où la richesse est mesurée à partir de la consommation (Radkowski), elle repose sur la destruction et l'obsolescence des biens manufacturés plutôt que sur leur durabilité. Il en résulte un processus de “création destructrice” (Schumpeter) qui menace moins la Nature que le “Monde” en tant que Nature aménagée, espace habitable.


INTRODUCTION :


ChatGPT est un robot conversationnel conçu par l’entreprise américaine OpenAI. Cette intelligence artificielle manifeste des capacités en tout point remarquable : elle répond avec pertinence aux questions qu’on lui pose, elle peut inventer des poèmes ou raconter des histoires drôles ou des histoires tristes, elle peut même esquiver le piège d’une question retorse : “Dis-moi quand Christophe Colomb est arrivé en Amérique en 2015”. Cette prouesse technologique semble nous rapprocher du jour où un robot intelligent sera capable de donner parfaitement l’illusion de “parler” comme un homme, donc de “penser” aussi comme lui si l’on retient le principe du Test de Türing. Cette prodigieuse avancée est certainement enthousiasmante, mais elle a aussi quelque chose d’assez inquiétant. Elle donne une étrange actualité au fantasme dystopique d’une humanité contrôlée par ses robots, à la façon dont les protagonistes du film de Stanley Kubrick, 2001 l’odyssée de l’espace, se retrouvaient menacés par la redoutable intelligence de l’ordinateur HAL9000. Il y a là un étrange paradoxe : comment un progrès qui manifeste à l’évidence la victoire de l’ingéniosité humaine et sa capacité à se rendre toujours davantage “comme maître et possesseur de la Nature” (Descartes), peut-il signifier en même temps la perte de notre maîtrise ? Faut-il donc craindre le progrès technique ? Faut-il craindre que le pouvoir de ce que nous créons échappe au contrôle du créateur ? Une telle perspective suit-elle la logique d’un “progrès technique” ou bien manifeste-t-elle au contraire ce que ce “progrès” aurait encore d’inabouti et d’insuffisant ? Doit-on espérer dans le progrès technique une solution à la menace que représente une technique immaîtrisable ? Ou bien cette absence de maîtrise procède-t-elle du progrès technique ? Posons la question de cette manière : pourquoi HAL9000 se retourne-t-il contre ses maîtres ? Est-ce parce qu’il dysfonctionne et que son programme l’amène à développer la personnalité d’un tueur psychopathe ? Auquel cas, le comportement de ce robot révèle plutôt l’insuffisante maîtrise technique de ses concepteurs. Ou bien est-ce à l’inverse parce qu’il ne fonctionne que trop bien déjà, et que le progrès technique qui lui a donné naissance aurait franchi avec lui une espèce de ligne rouge ?


CONCLUSION :


Compris de cette façon étroite et spécifique aux sociétés capitalistiques, “nôtre” progrès technique représente bien une menace qu’il nous faut craindre. Le risque induit par un tel progrès n’est pas seulement ou pas spécifiquement un risque pour l’environnement, ainsi que l’affirme la pensée écologique. C’est l’Homme plus que la Nature qui aurait à pâtir des conséquences d’une catastrophe naturelle. La Nature n’a pas disparu de Tchernobyl; simplement elle est devenue invivable pour les hommes. En réalité, la menace que fait planer la trajectoire du progrès technique dans lequel nous sommes placés est une menace apocalyptique, au sens rigoureux du terme : l’apocalypse, c’est la fin du “Monde”. Mais cette perspective effrayante n’est pas inévitable. S’en tenir à la crainte serait refuser la possibilité qui nous est donnée de désirer une autre trajectoire du progrès technique. Pas besoin de rêver d’un retour en arrière, ni de croire que la seule façon d’éviter la catastrophe serait pour nous de revenir à des techniques plus frustres et plus simples, comme si l’involution technique devait nécessairement accompagner la décroissance économique. Une technique de pointe, fruit du progrès scientifique, est tout à fait compatible avec l’exigence d’une sobriété énergétique comme avec la volonté de rompre avec une culture du déchet. Ni le savoir scientifique, ni la technique n’ont forcément à être confisqués par la logique économique de la rentabilité. Dans le nouveau Testament, la figure de l’apocalypse ne désigne pas seulement la fin du monde; elle désigne aussi l’avènement d’un monde nouveau, purifié des scories de l’ancien monde. Le temps de l’apocalypse, pour Saint Jean, est aussi le temps de la parousie (de la seconde venue du Christ). Peut-être alors ne faut-il pas craindre ce progrès technique qui nous amène à la catastrophe. Peut-être faut-il qu’un monde meurt pour qu’un autre puisse avoir une chance d’émerger.



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