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L'Art de Juger


[Introduction]

Toute formation intellectuelle suppose, à titre de prérequis, la possibilité de transmettre un certain nombre de techniques (de technai) relatives à l'usage qu'un individu est susceptible de faire de son propre entendement. A quoi servirait-il de prétendre former intellectuellement des enfants si nous ne considérions pas qu'il peut en aller en ce domaine comme il en va autrement de l'apprentissage de l'écriture, de la maîtrise d'un instrument de musique ou d'une pratique sportive ? Faire des choses de l'esprit un domaine relevant de la technique, et par conséquent un domaine relevant d'une certaine expertise, conférant à celui qui la maîtrise une aptitude à former les autres, est au cœur de la révolution sophistique qui s'impose à Athènes dès la deuxième moitié du 5e siècle avant notre ère. Pour la première fois, une classe d'individus itinérants se propose alors de communiquer, à qui est en mesure de s'offrir leur onéreux service, un art destiné à l'intelligence. Par quoi, observe l'historien Henri-Irénée Marrou, les sophistes furent les tout premiers « professeurs ». On ne saurait sous-estimer leur importance historique, pas plus qu'on ne saurait sous-estimer le poids de leur approche « techniciste ». A nos yeux, il ne fait plus guère de doute que la maîtrise d'un certain nombre de compétences est indispensable pour faire un usage optimal de notre raison, compétences dont la liste est définie approximativement par le curriculum des « arts libéraux » (logique, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie...). A ces techniques pour penser correctement, nous pourrions ajouter encore toutes les techniques destinées à connaître correctement que fournissent aujourd'hui les règles scrupuleuses de la « méthode scientifique ». Il paraît donc assez naturel de présupposer qu'il en irait de même pour la faculté de juger, entendue comme la capacité d'apprécier correctement la réalité singulière. Car si l'activité intellectuelle suppose naturellement la maîtrise de l'art formel de raisonner (la Raison), si elle suppose en même temps la maîtrise de l'art d'extraire des lois générales de l'observation (l'Entendement), elle ne saurait être complète sans l'art d'apprécier correctement les choses et les situations particulières auxquelles nous sommes ordinairement confrontées. On peut savoir raisonner impeccablement et connaître tout ce qu'il y a à connaître sur les grandes lois de la médecine, et cependant être incapable de juger correctement de ce dont souffre un malade. Cette capacité de subsomption qui définit le jugement semble donc essentielle à une formation intellectuelle digne de ce nom. Mais est-elle susceptible de s'apprendre ? Relève-t-elle, elle aussi, d'une technique que nous pourrions par avance codifier sous la forme de règles à respecter ? N'y a-t-il pas dans cette aptitude quelque chose qui défie toute transmission et qui relèverait en somme d'une forme de talent individuel, de « génie » opaque à toute forme de canon établi ? C'est ce que nous tâcherons de montrer en premier lieu : juger ne relève pas d'un art, juger ne fait pas l'objet d'une technique qui serait susceptible de s'apprendre. Pour autant, de cette impossibilité de codifier techniquement l'acte de juger, nous ne prétendons pas tirer la thèse d'un génie incommunicable. Dire cela, ce serait en effet comparer celui qui juge à un « artiste », dont tout l'art consisterait à trouver en lui-même, sans suivre aucun savoir-faire établi, les normes de sa propre création. Contre cette tentation, nous ferons valoir que si l'acte de juger ne relève d'aucune technique, ce n'est pas parce qu'il s'apparente à une forme inexplicable de « génie », mais plutôt parce qu'il relève moins d'un art que d'une vertu, moins d'un savoir faire que d'un savoir être.


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[Partie I]


[§1]Que l'aptitude à juger ne puisse être réduite à la maîtrise d'une technique, nous pouvons aisément nous en convaincre. Si la capacité à concevoir des règles et des lois relève de notre faculté de connaissance (l'Entendement), l'application de ces règles aux cas singuliers auxquels nous sommes confrontés définit en revanche la faculté de Juger. Cela signifie certainement que l'acte de juger est facilité par la maîtrise préalable d'un certain savoir. A celui qui n'a jamais fait d'études de médecine, à celui qui ignore tous des lois de la biologie et de la physiologie humaine, il serait certainement difficile de juger correctement de l'affection dont souffre un malade. Bien compris, ce constat amènerait à faire dépendre le jugement de la connaissance et à résorber le savoir-faire de celui qui juge dans le savoir de celui qui connaît. Mais si l'aptitude à juger est rendue plus aisée par la maîtrise d'un savoir, nous devons tout de même admettre que ce savoir ne constitue en aucune façon un prérequis indispensable. Car la constitution de ce savoir sous la forme de lois empiriques identifiables et reconnaissables suppose au préalable de pouvoir juger correctement de la similarité et de la différence de certains phénomènes. En jugeant que ces phénomènes appartiennent à la même espèce, nous fournissons à l'entendement la matière dont il a besoin pour édifier ses précieux concepts et édicter des lois générales. C'est dire que si la faculté de juger profite du savoir que lui fournit l'entendement, la réciproque est vraie aussi. La détermination de la connaissance, son application au cas particulier (ce que Kant nomme « le jugement déterminant ») a pour contrepartie la réflexion à partir du cas particulier (ce que Kant nomme « le jugement réfléchissant »), qu'aucune connaissance générale ne saurait présupposer et dont aucune connaissance générale ne saurait se passer. A supposer même qu'aucun savoir médical digne de ce nom ne soit encore disponible, il resterait possible de porter un jugement avisé. De ce jugement correct porté sur le phénomène observé, de cette faculté de discerner les pertinences fines et d'apprécier les similitudes, de ce coup d’œil éclairé sur la réalité peut naître la reconnaissance de maladies dont nous n'avons encore aucune idée. Il ne serait donc pas vrai que nous avons besoin de savoir pour savoir-juger. Nous avons plutôt d'abord besoin de savoir-juger pour être en mesure savoir.


[§2]Si nous ne pouvons nous appuyer sur la connaissance pour rendre compte de notre aptitude à juger, peut-être alors devrions-nous faire appel à une technique. Là où le savoir ne suffit pas, il serait tentant de convoquer un savoir-faire. Mais là encore, il n'est pas garanti qu'aucune technique ne puisse être de quelque secours. Une simple démonstration par l'absurde suffirait à l'établir. Supposons en effet l'existence d'une règle pour juger correctement. Il faudrait que celui qui juge applique cette règle pour juger correctement. Mais par la force des choses, une règle demeure un précepte général : « Quand X se présente, tu dois faire Y ». Comme la faculté de juger consiste à rapporter le général au singulier, à « subsumer » le singulier sous le général, il faudrait donc pour que la règle soit applicable à la faculté de juger, qu'elle prescrive aussi dans quels cas singuliers il s'agit d'appliquer la règle. Il faudrait donc une nouvelle règle pour prescrire comment appliquer la règle, et ainsi de suite dans une régression à l'infini. On ne peut réellement sortir de cette impasse qu'en admettant qu'aucune règle ne contient en elle-même les conditions d'application de la règle. La technique ne peut être utile qu'à celui qui sait s'en servir correctement... et s'en servir correctement, pour autant qu'on le comprenne, ne peut absolument pas être une affaire de savoir-faire technique. « C'est pourquoi, observe Kant dans la Critique de la Raison pure, un médecin, un juge ou un homme politique peuvent avoir dans la tête beaucoup de belles règles pathologiques, juridiques ou politiques, à un degré qui peut en faire de solides professeurs en ces matières, et pourtant faillir aisément dans leur application, soit parce qu'ils manquent de jugement naturel (sans manquer pour cela d'entendement) et que, s'ils voient bien in abstracto le général, ils sont incapables de discerner si un cas y est contenu in concreto, soit parce qu'ils n'ont pas été assez exercés à ce jugement par des exemples et des affaires réelles. ». En dépit de sa grande utilité, aucun art ne peut donc être considéré comme une panacée. Car la transmission de cet art, quel qu'il soit, ne garantit jamais sa juste application. La transmission d'une technique pour réussir des devoirs de philosophie laisse complètement indéterminée la manière dont les étudiants sauront, au cas par cas, appliquer ces règles techniques en jugeant de ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire dans la situation précise à laquelle ils auront à faire face.


[§3]La remarque de Kant nous invite à comprendre qu'il n'existe pas un « art de juger ». Ce qui ne veut pas dire pour autant qu'il n'y aurait rien à faire pour développer en soi cette aptitude. Seulement, une telle formation ne passerait pas par la transmission d'une technique, mais par l'exercice et l'expérience. Il en va du jugement comme il en va ultimement de la maîtrise de n'importe quel savoir-faire. Au bout du compte, c'est toujours au contact de l'expérience immédiate et dans l'exposition réitérée aux circonstances singulières que se forme le métier. Si c'est en forgeant qu'on devient forgeron et, pour reprendre la boutade de Raymond Queneau, « en lisant qu'on devient liseron », c'est de la même façon qu'on acquiert la faculté de juger. Plus précisément, toute maîtrise technique est autant une affaire de « technique » proprement dite qu'une affaire de jugement. On apprend à appliquer correctement une technique en apprenant à discerner comment s'en servir, c'est-à-dire en acquérant du discernement, autre nom du « Jugement ». L'insuffisance relative de toute règle technique, quand il est question de jugement, ne doit pas être une incitation à renoncer à former son jugement. Car un tel renoncement aurait pour effet de renvoyer la faculté de juger à une forme de prédisposition innée, aussi incompréhensible et incommunicable que la grâce. Certains seraient tout simplement doués pour juger et d'autres non. De cette apparence trompeuse, nous tirerions la conclusion d'une inégalité naturelle de talents, qui justifie par avance toutes les inégalités sociales. C'est ce type de discours complaisant que Kant s'attache à réfuter dans l'opuscule qu'il consacre à la question : « Qu'est-ce que les Lumières ? ». Contre les dirigeants bien intentionnés qui prétendent qu'on doit garder le peuple sous tutelle, en l'empêchant de juger lui-même, au motif que le peuple erre souvent et qu'il n'est pas capable de juger de ce qui est bon pour lui, Kant répond : comment s'étonner qu'il trébuche si on ne lui a jamais laissé l'occasion de s'exercer à marcher ? Il en va du jugement comme de l'apprentissage de la marche pour les jeunes enfants : c'est uniquement en s'exerçant que la faculté se développe. Vouloir protéger le peuple contre ses propres erreurs de jugement en le plaçant sous la tutelle d'une minorité éclairée, c'est comme vouloir empêcher un enfant de se dresser sur ses deux jambes avec la pieuse intention de lui éviter ainsi les inévitables chutes.


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[Partie II]


[Transition] Dans la mesure où la faculté de juger est « un talent qui ne peut pas du tout être appris mais seulement exercé » nous pouvons bien admettre avec Kant qu'elle est un « art caché dans les profondeurs de l'âme humaine ». L'expression « art caché » renvoie moins ici à un savoir-faire technique qu'à une faculté mystérieuse qui s'exerce sans règle. Ce pourquoi elle fait immanquablement penser à l'aptitude mystérieuse qui permet à l'artiste de créer une œuvre d'art originale. L'artiste n'est pas un artisan dans la mesure où l’œuvre d'art n'est pas réductible à un simple produit d'usage. Si l'artisan doit maîtriser un métier, c'est-à-dire un certain savoir-faire régissant la production de ses œuvres, il n'en va pas de même de l'artiste. Ce dernier ne saurait se contenter de maîtriser les techniques de la peinture, de l'écriture ou de la composition musicale pour être assuré de produire des œuvres de qualité. Tout se passe alors comme si l'artiste était tel par sa capacité à se montrer original, c'est-à-dire s'affranchir des règles en vigueur pour imposer au public de nouvelles façons d'appréhender le beau. N'en va-t-il pas ainsi de celui qui doit juger, s'il est vrai que la faculté de juger est indépendante des règles ? Ne pourrait-on pas suggérer que la faculté de juger esthétique n'est pas un simple cas particulier mais le modèle même de tout jugement ? Si la faculté de juger ne peut être apprise mais seulement exercée, ne pourrait-on en dire autant de la condition d'artiste ? Elle ne saurait être apprise, puisque tout apprentissage a pour effet de formater plutôt que de rendre original. L'artiste doit souvent désapprendre ce qu'il sait, pour sortir des sentiers battus. Et cependant, l'artiste ne saurait trouver sa voie ni créer le moindre chef d’œuvre sans la patience d'un long exercice, sans le travail douloureux d'un long entraînement. Et après tout, ne s'agit-il pas, dans la création artistique comme dans l'acte de juger, de mettre en œuvre la même faculté d'imagination productive ? Si juger ne relève ni de l'entendement ni de la raison, de quoi d'autre pourrait-elle dépendre sinon de la faculté à produire des schèmes, c'est à dire des formes sensibles ajustées à l'abstraction des concepts ? Pour toutes ces raisons, nous aurions volontiers tendance à faire de la faculté de juger un « art caché » renvoyant moins au domaine de l'art qu'au domaine de l'Art.


[§1] Pareille façon de concevoir le jugement ne fait pas grand chose pour dissiper le mystère. Si juger est « tout un art », on ne sait plus exactement en quoi consiste cet art dès lors qu'on l'assimile aux arcanes de la création artistique. Car les beaux-arts sont, comme l'écrit encore Kant, les « arts du génie » et le génie se définit exactement comme « Le talent qui permet de donner à l'art ses règles ». Autant dire que le génie est tout sauf une capacité à produire selon les règles de l'art, puisqu'il s'agit au contraire d'une capacité à donner à l'art ses règles. Cette complète inversion du rapport entre l'art et les règles institue l'artiste en authentique « créateur ». S'il existe bien des règles de la production (par exemple dans la façon de préparer des pigments de couleur), il ne saurait exister aucune règle pour guider le travail du peintre dans sa création, puisque par définition ce qui est créé ne peut être conçu ni même pensé avant qu'il ne soit créé. Rapportée à la disposition du génie la faculté de juger devient donc une affaire de talent aussi rationnellement inexplicable que le mythe du poète inspiré.


[§2] Pire encore : si la faculté de juger relève du simple talent, elle se retrouve exposée à la même difficulté que la création artistique. Car il ne s'agit pas seulement de pouvoir rendre compte de notre capacité à juger, il convient encore de pouvoir rendre compte de notre capacité à apprécier la valeur d'un jugement. Il ne s'agit pas seulement de juger, mais aussi de juger de ce qui est jugé. Comment le faire si nous renonçons à tout critère d'évaluation objectif qui nous permettrait de discerner quand un jugement a été énoncé dans les règles de l'art et quand il ne l'a pas été ? Il n'est pas suffisant d'affirmer que celui qui juge doit faire preuve d'un talent inexplicable. Encore faut-il que nous puissions mesurer la réussite objective de ce jugement. Là encore, le jugement esthétique concentre en lui tous les écueils de cette façon de considérer l'acte de juger. Comment en effet pouvons nous faire le partage entre une production artistique de qualité et une œuvre ratée si nous ne disposons pas d'une certaine conception de ce que l’œuvre est supposée être ? Pour juger de la réussite d'une production artisanale, nous pouvons nous appuyer sur ce que nous savons de la finalité de l'objet et mesurer par rapport à cette finalité la plus ou moins grande perfection de la production. Par la présence de cette finalité, l'art de l'artisan est soumis à un canon d'appréciation objective. Mais comment apprécier la beauté d'une œuvre d'art si celle-ci demeure « sans fin » ? Comment prétendre énoncer un jugement objectif sur sa qualité esthétique si chaque artiste est libre de produire, en même temps que son œuvres les règles qui permettront de l'apprécier ? A ce compte, tout et n'importe quoi peut devenir une œuvre d'art pour peu qu'on choisisse de l'apprécier suivant les règles arbitraires qui permettront de la considérer comme telle. Un simple urinoir exposé dans un musée deviendrait par la magie de cette perpétuelle redéfinition des règles de l'art un nouvel objet esthétique. Même la norme du beau, si peu contraignante qu'elle soit déjà, cesserait de valoir pour un artiste qui, à la façon de Duchamp, aurait eu l'originalité de s'affranchir du diktat de la beauté. La théorie du génie n'a pas seulement pour conséquence de rendre inexplicable la création artistique ; elle a aussi pour effet de rendre parfaitement injustifiable le jugement esthétique. De manière plus générale, soutenir donc que celui qui juge le fait sans suivre aucune règle revient à priver ce jugement de tout critère qui permettrait d'en évaluer la valeur.


[§3] On comprend du même coup l'allergie du sociologue pour ce genre d'explication. Car en appeler au « génie » n'est-ce pas s'offrir le luxe de passe sous silence les règles inavouables qui président au jugement ? En appeler à une mystérieuse faculté de discernement, n'est-ce pas se payer le confort d'ignorer les règles sociales qui sont secrètement à l’œuvre derrière chaque jugement de goût ? Dans La Distinction, Pierre Bourdieu entreprend d'exhiber la façon dont les jugements esthétiques suivent des règles implicites, socialement déterminées et dont les agents eux-mêmes qui formulent ces jugements n'ont pas eux-même conscience. Il y a bien des règles du jugement, même si cela ne signifie pas nécessairement que ceux qui les appliquent le plus scrupuleusement sont ceux qui les connaissent le mieux. Or, ce qui vaut pour le jugement esthétique vaut plus généralement pour tout jugement, de quelque nature qu'il soit. L'invocation du talent ou du génie ne saurait en effet pas mieux rendre compte de la façon dont un élève réussit à juger correctement de ce qu'on attend de lui, dans le contexte d'un exercice scolaire ; pas davantage ne permet-il de rendre compte de la façon dont son professeur jugera de sa performance. En ce domaine, comme partout où intervient un jugement, il faut pouvoir exhiber les règles sociales qui déterminent notre capacité à juger correctement. Et il faut dénoncer en même temps ce que Bourdieu et Passeron nomment, dans Les héritiers, « l'idéologie charismatique », véritable discours de dissimulation qui sert à justifier les inégalités sociales derrière le mythe du talent individuel. La capacité à juger n'est pas une affaire de talent, mais bien une aptitude acquise par l'intériorisation de règles sociales.


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[Partie III]


[Transition 2] Serait-ce dire alors qu'il nous faudrait ramener tout art de juger à l'arbitraire d'une convention sociale ? Puisque tout jugement esthétique repose sur les règles implicites d'un milieu social qui se distingue des autres par l'usage de ces règles, devrait-on admettre que la préférence esthétique accordée à l’œuvre de Proust par rapport à celle d'Eugène Sue, ou la préférence accordée à la musique classique par rapport à la musique de variété, n'a pas d'autre légitimité que celle de marquer implicitement son appartenance sociale ? L'art de juger ne serait-il rien de plus en somme qu'un art de « se distinguer « ? Attribuer cette seule fonction à l'art de juger nous exposerait probablement à perdre de vue la logique même de la « distinction » sociale. Ce qui est en jeu à travers la domination des élites, est bien moins une façon d'imposer leurs propres normes comme normes d'excellence qu'une façon de s'accaparer socialement ces règles d'excellence. Ce qui fait du jugement esthétique un instrument au service de la lutte des classes est peut-être bien moins la façon dont il permet d'imposer « l'habitus » d'une élite que la façon dont il confisque au bénéfice exclusif de cette élite un « habitus » qui devrait valoir pour tout un chacun. Dans les Héritiers, Bourdieu ni Passeron ne remettent réellement en cause le bien fondé d'une éducation « élitiste », ambitieuse et exigeante, centrée sur la transmission des humanités. Ce qu'ils dénoncent est bien plutôt la façon dont les règles du jugement, sans lesquelles ce savoir ne saurait jamais être mis en pratique par les élèves, demeurent à l'état implicite. Aussi bien ne s'agit-il pas pour eux de relativiser l'exigence d'un Art de juger, en prétendant que cet art est diversement défini selon le milieu social dans lequel on se trouverait. Il s'agirait, à l'encontre de cette vision relativiste, de permettre à tous d'accéder à cet art de juger, en forçant ceux qui détiennent les clés de cet art à « vendre la mèche », pour que chacun puisse enfin accéder à cet habitus.


[§1]Le terme habitus n'est certainement pas neutre, et Bourdieu revendique explicitement l'emprunt fait à la terminologie d'Aristote. En usant de ce vénérable concept, il s'agit pour le sociologue d'échapper à un double écueil de l'explication sociologique : la tentation d'accorder trop de liberté à l'action des agents sociaux (individualisme méthodologique) ou celle inverse de leur en prêter trop peu (holisme méthodologique). Le terme d' « habitus », repris donc de l'hexis aristotélicienne, permet d'échapper à cette alternative, puisqu'il renvoie à une disposition acquise qui, tout en étant largement inconsciente (non réfléchie), n'en demeure pas moins un principe d'agentivité. Or, si notre aptitude à juger renvoie à une disposition de ce genre, à une hexis, nous comprenons du même coup qu'elle relève davantage d'une manière d'être que d'une manière de faire, davantage du savoir-être que du savoir-faire. La capacité à juger trouverait donc ici à s'inscrire dans le langage de la « vertu » plutôt que dans celui de la « technique » ; elle serait la manifestation d'une excellence (arèté) plutôt que d'une habileté. Cette distinction n'est-elle pas déjà constitutive de la vertu de « prudence » qui semble jouer un rôle fondamental dans le jugement ? Car l'homme prudent, ainsi que le remarque Aristote dans le livre VI de l'Ethique à Nicomaque, ne saurait être assimilé sans reste à un homme habile. L'habileté, comme capacité de disposer des meilleurs moyens pour parvenir aux fins qu'on se propose d'atteindre est proprement une intelligence technique. Elle rend efficace mais ne permet guère de juger correctement de ce qu'il convient de faire, puisqu'elle ne délibère pas sur la qualité des fins poursuivies. L'homme habile peut certainement juger de ce qu'il faut faire pour gagner une guerre, mais son manque de prudence l'empêche de discerner s'il est réellement opportun de se lancer dans une guerre. L'homme habile juge mal parce qu'il n'étend pas sa faculté de juger au-delà de ce qui lui est immédiatement utile. En interrogeant les fins, et donc en mettant tout jugement en relation plus ou moins directe avec la perspective d'une fin suprême, la prudence -cette « vertu » du jugement – possède bel et bien une dimension éthique.


[§2] Qu'il y ait ainsi, dans tout acte de juger quelque chose qui relève de l'éthique n'a rien d'étonnant en soi. Puisque l'acte de juger a fondamentalement à voir avec la réalité singulière, puisqu'il engage systématiquement une « subsomption » du singulier sous le général, il est bien de toutes les activités intellectuelles celle qui a le rapport le plus immédiat avec notre existence concrète. Si la vertu engage notre capacité à mener une vie bonne, alors le jugement est ce qui s'en rapproche le plus, puisque c'est toujours dans la singularité d'un ici et d'un maintenant que nous devons agir. Cela est vrai rigoureusement de tout jugement et non seulement des jugements « pratiques », relevant de l'action. Juger de la beauté d'une œuvre, par exemple, ou bien juger d'une maladie présente, juger d'un cas particulier d'application d'un théorème mathématique... ce sont là autant d'actes par lesquels nous sommes appelés à nous montrer présent à l'existence et à ce qui, dans l'existence requiert notre attention. Si l'entendement nous élève dans le royaume des généralités où la vie s'absente et où, pour reprendre l'expression de Platon dans le Phédon, nous devons « apprendre à mourir » à nous-même, le jugement en revanche nous ramène systématiquement au cœur de notre vie, au milieu des choses singulières. Dès lors qu'il porte en lui cette inévitable dimension existentielle, comment s'étonner alors que le jugement exige de nous une certaine façon d'être, soit une « vertu » ?


[§3] Cette dimension vertueuse du jugement est également visible par un autre aspect : comme toute vertu, la prudence de l'homme prudent (« phrônimos ») se laisse définir par une certaine « médiété » (mésotè), c'est-à-dire un juste rapport, une façon de se tenir éloigné de tout excès comme de tout défaut. Or, c'est précisément cette qualité que l'on attend d'une personne placée en situation de juger et qui lui permettra de juger correctement. Le juge du tribunal doit manifester cette médiété dans sa personne en se tenant « au milieu » du litige, ne prenant partie ni pour l'un ni pour l'autre. Son jugement n'aurait aucune valeur s'il n'était impartial et cette impartialité demande un effort sur soi-même plutôt qu'un quelconque savoir-faire. De le même façon, ne pas défendre une idée au simple motif qu'elle nous plaît ou que nous avons un intérêt personnel à la défendre est un qualité d'honnêteté intellectuelle requise par quiconque entreprend de juger dans le domaine spéculatif. Sans cette honnêteté qui consiste à faire preuve d'impartialité dans le débat intellectuel, toute méthode de démonstration (aussi scrupuleuse serait-elle) deviendrait aisément un procédé sophistique aux mains des habiles penseurs. Un savant qui maîtriserait la méthode expérimentale ne pourrait pas être assuré de poser de bons jugements si lui manque cette vertu élémentaire et capitale d'honnêteté intellectuelle. Mais il pourrait facilement juger correctement, s'il juge honnêtement, même si son incompétence le conduisait à juger qu'il ne peut pas vraiment se prononcer. Juger qu'on ne peut pas juger ou même qu'on ne doit pas juger, parce qu'on ne dispose ni des connaissances ni des ressources techniques suffisantes pour être en mesure de le faire, c'est encore juger... et c'est même juger bien !


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[Conclusion]

De ce qu'on ne peut faire reposer l'activité de juger sur aucun savoir-faire, il ne résulte donc aucunement qu'il serait impossible d'apprendre à juger. Prendre acte de l'absurdité qu'il y aurait à vouloir enseigner l'art de juger pour en conclure aussitôt que juger serait un « art caché dans les profondeurs de l'âme humaine », aussi mystérieux que celui du génie créateur, c'est pourtant aller un peu vite en besogne. Qu'une chose ne relève pas d'un art ne veut pas systématiquement dire qu'elle relèverait du mystère, cela peut plus banalement signifier qu'elle relève d'autre chose que d'une technique. Nous avons essayé de montrer que tel était le cas pour la faculté de juger : vouloir à toute force la rapporter à un art amènerait simplement à méconnaître son appartenance au domaine de la vertu. Sans préjuger qu'il en irait de même pour l'art de connaître (l'Entendement) ou pour l'art de raisonner (Raison), nous pouvons du moins en conclure qu'une éducation intellectuelle qui se réduirait à une simple formation technique, se confinant à la simple transmission de savoirs et de savoir-faire efficaces, serait une éducation partiellement manquée. Lui manquerait en effet, en dehors de ces savoirs et de ces savoir-faire, l'inestimable inculcation d'un savoir-être. Dans l'Athènes de Périclès, les sophistes furent critiqués de façon véhémente, Platon le raconte assez dans ses dialogues, par les tenants de la vieille éducation classique, de la Paideia. Pour l'essentiel, cette éducation était une formation éthique, une éducation morale des futurs citoyens. Aux exigences intellectuelles des sophistes, ces partisans de la vieille école aristocratique opposaient donc une forme de vertueuse ignorance, conscients que l'habileté transmise par les sophistes donnait à leurs élèves un grand pouvoir sans en faire pour autant des gens meilleurs. Le risque de corruption était réel, comme il l'est encore sans doute de nos jours. D'habiles parleurs ne font pas systématiquement de belles personnes, de beaux et bons (kaloskagathos) individus. Mais cet anti intellectualisme forcené, né de la conscience lucide du danger et d'une réaction épidermique face à lui, manquait le point essentiel : que vaut une vertu qui ne serait pas guidée par la plus scrupuleuse des raison ? Seul et atypique, bien trop laid pour revendiquer l'idéal du « kaloskagathos », trop intègre encore pour se satisfaire des acrobaties sophistiques, Socrate n'avait de cesse de rappeler : contre les uns, que toute vertu suppose avant tout une capacité de clairvoyance qui s'exerce dans le jugement... contre les autres, que tout jugement suppose un amour sincère et vertueux de la vérité. Bien mal lui en a pris !

 


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