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SAINT ANSELME LA PREUVE DE L'EXISTENCE DE DIEU

On le sait : le père Noël n'existe pas et la vie ne fait pas de cadeaux. Voilà, la chose est entendue, après cela il n'y a pas grand chose à ajouter... et pourtant, avant cet instant, quand nous n'étions encore des enfants dupes de la gigantesque imposture des adultes, l'image que nous nous faisions du père noël était tout de même philosophiquement assez intéressante.


Nous nous représentions d'abord un vieux monsieur inaltérable, qui était définitivement vieux et barbu sans que le temps ait jamais prise sur lui. Nous supposions aussi, deuxièmement, que cet étonnant patriarche avait la faculté de voir tout ce que nous faisions, nos bonnes actions comme nos petites mesquineries. Nous pouvions bien employer quelque ruse à tromper nos parents, mais le père Noël lui, voyait tout, doté d'un don d'omniscience qu'on ne pouvait égarer. Et puis, aussi, troisièmement, nous ne supposions pas le moins du monde que le père noël fût de nature à rencontrer des problèmes de trésorerie. Sa générosité, sa largesse, n'avaient pour nous de limite que dans sa volonté seule. Il donnait non selon ce qu'il pouvait, car papa Noël pouvait tout, mais selon ce qu'il voulait. Et ce n'est pas tout : à cette éternité, à cette omniscience et à cette omnipotence, l'inusable grand-père ajoutait également un autre don remarquable d'ubiquité. Car il n'est pas donné à tout le monde , quand même de pouvoir être présent simultanément à des millions d'endroits différents, en dévorant les distances à la vitesse sidérale d'un traîneau emporté par des rennes, littéralement dopés à la poussière d'étoile. Puis, enfin et surtout, le père Noël avec son rire débonnaire, était pour nous la bonté même, la bienveillance incarnée. Pas la moindre trace de méchanceté ou de mesquinerie dans ce généreux pourvoyeur des nuits de Noël, rien qui ne respire tout uniment la joie et la tendresse.


Voilà pour le portrait robot, portrait à gros traits, du père Noël de notre enfance. Récapitulons : il était, du moins dans l'idée qu'on s'en faisait, un être impérissable, omniscient et omnipotent, et de surcroît infiniment bon. Bref, l'idée du père Noël possède quelques uns des attributs principaux que nous prêtons d'ordinaire à l'idée de Dieu. C'est intéressant, parce que cette circonstance confirme une hypothèse que le grand théologien du 11ième siècle, Anselme de Contorbéry, énonçait au début du Proslogion : nous sommes tous en mesure, déclarait Anselme, de concevoir l'idée de Dieu. Pour être conçue, cette idée ne demande aucune compétence particulière, elle est concevable par n'importe qui, petit ou grand, et elle est aussi accessible aux croyants qu'au plus déclaré des athées. Non seulement l'athée est tout à fait en mesure de comprendre de quoi on lui parle lorsqu'on lui parle de Dieu, mais il a même plutôt intérêt à le savoir. Autrement, si le mot « Dieu » n'évoquait rien du tout dans son esprit, il aurait quelque mal à affirmer qu'il ne croit pas en « Dieu » : « Or, donc, l'insensé lui-même doit convenir qu'il y a dans l'intelligence quelque chose dont ne ne peut rien concevoir de plus grand, parce que lorsqu'il entend cette expression, il la comprend, et tout ce que l'on comprend est dans l'intelligence ». Pour qu'il y ait un désaccord entre nous au sujet de l'existence de Dieu, il faut au moins que nous parlions vous et moi de la même chose, une chose au sujet de laquelle l'un d'entre nous prétendrait qu'elle existe et au sujet de laquelle l'un d'entre nous prétendrait au contraire qu'elle n'a aucune existence. On pourra difficilement être en désaccord au sujet de l'existence de Dieu si, lorsque nous prononçons ce nom « Dieu », vous et moi ne pensons pas au même genre de chose.


Or, il semble que le petit enfant qui pense au père noël a dans l'esprit une idée de ce genre. Il n'est pas facile de définir clairement cette idée, car la façon que nous avons de concevoir Dieu est variable. Elle est variable selon les époques, elle est variable selon les religions et selon cultures, et peut-être même est-elle variable d'un individu à l'autre. Bref, si nous voulons nous entendre, il faut chercher une définition minimale et commune que tout le monde serait susceptible d'accepter. Ensuite, libre à vous de rajouter une barbe à Dieu ou de faire de lui une femme. Existe-t-il une telle définition de ce genre ? La plus immédiate, la plus instinctive, serait de concevoir l'idée de Dieu comme l'idée d'un être parfait. C'est sans doute de cette manière, en suivant la ligne de ce qu'il se représente comme la perfection, que l'enfant dresse pour lui-même le portrait robot du gentil papa noël.


L'ennui, évidemment, c'est que ce qu'un enfant de six ans se représente comme l'idéal même de la perfection n'est pas tout à fait l'idée qu'un adulte serait porté à se faire de la perfection. Recevoir en étrenne de Noël le déguisement de captain America risque difficilement de vous apparaître comme la manifestation d'une bienveillance infinie et d'une omniscience à laquelle aucun secret de votre cœur ne serait tenue cachée. Il faut donc fournir un petit effort supplémentaire pour éviter que ce mot de « perfection » ne renvoie au même genre de confusion exactement que le mot de « Dieu ».


Or, c'est ce réalise Anselme de Cantorbery au moment où, dans le chapitre II du proslogion, il entreprend de poser une définition consensuelle de Dieu . En s'adressant à Dieu, l'abbé écrit : « Nous croyons que tu es quelque chose dont on ne peut rien concevoir de plus grand » (Aliquid quo nihil majus cogitari possit). C'est là une définition extrêmement prudente : elle vous laisse entièrement libre de définir la perfection à votre sauce, tant qu'elle demeure pour vous ce dont rien de plus grand ne peut être pensé. Cette périphrase élégante fournit vraiment le modèle d'une définition minimaliste. Peu importe que,pour vous, Dieu soit infiniment bon ou infiniment juste, peu importe qu'il représente le modèle de la toute puissance que rien n'arrête ou le modèle d'une bonté qui se mettrait entièrement à votre service... ce qui compte, au bout du compte, est que vous identifiez Dieu à l'idée d'une chose dont rien de plus grand ne saurait être pensé. Cette définition a l'immense avantage de réconcilier tout le monde.


Oui mais voilà que aussitôt après posé cette définition, le vénérable Anselme ajoute cette phrase étonnante, une phrase que des siècles de philosophie n'ont cessé de méditer et de discuter : « Ainsi donc, si ce dont on ne peut rien concevoir de plus grand peut être conçu comme n'existant pas, ce même être dont on ne peut rien concevoir de plus grand n'est pas cet être dont on ne peut pas concevoir de plus grand : ce qui est contradictoire ». Ce que Anselme affirme ici, c'est que l'athée, au moment même où il affirme, « Dieu n'existe pas », se contredit lui-même. S'il pense bien à Dieu, il pense nécessairement à un être dont rien de plus grand ne pourrait être pensé. Dès lors, demande Anselme, comment fait-il pour lui retirer mentalement l'existence ?


Je sens que vous êtes dubitatif, alors je vais reprendre mon exemple du Père Noël. Disons qu'un petite enfant rêve de voitures télécommandées, de tinettes ou de déguisements avec le même ravissement intense que vous pourriez avoir, vous, en rêvant de gagner au loto ou d'hériter d'un château en Espagne. Ce petit enfant rêve donc d'un gentil papy, suffisamment puissant pour accomplir tous ses désirs et en plus suffisamment gentil pour avoir envie de le faire. Ce personnage incarne donc à ses yeux un certain modèle de perfection, la perfection telle du moins qu'un enfant pourrait la fantasmer. Seulement voilà : ce petit enfant est peut-être naïf, mais il n'est pas complètement idiot. Il sait très bien qu'un être peut difficilement prétendre être parfait s'il n'est pas réel. Chacun sait qu'un rêve enfin réalisé est quelque chose de plus parfait que ce même rêve indéfiniment rêvé.


Mettons par exemple que je m'imagine avoir gagné au loto. Ou mettons encore que je m'imagine propriétaire heureux d'un château en Espagne. Je sais bien que rien de tout cela n'est réel. J'aimerais beaucoup avoir gagné au loto, mais malheureusement ce n'est pas le cas. Et je n'ai pas non plus de château en Espagne, hélas ! Je ne peux pas m'empêcher de penser que ce serait trop beau, vraiment, si le rêve devenait réalité. Songez comme ce serait parfait, si vraiment, là, maintenant ou demain, je gagnais au loto. Songez comme ce serait incroyable si un notaire venait me voir aujourd'hui pour m'apprendre qu'un vieil oncle inconnu m'a laissé en héritage un superbe château perché sur les collines de pins espagnols. Cela veut dire que l'idée de gagner au loto serait encore plus parfaite à mes yeux si je pouvais y ajouter l'idée que j'ai réellement gagné ! Cela veut dire aussi que l'idée d'avoir un château en Espagne serait encore plus grande à mes yeux si je pouvais mentalement y ajouter l'idée que c'est bien réel et que ce n'est pas un simple fantasme.


En somme, dès que je me représente dans ma tête une chose dont rien de plus grand ne saurait être pensée, il m'est très difficile, pour ne pas dire rigoureusement impossible, de nier son existence sans lui ôter en même temps une partie essentielle de ce qui la rend si parfaite à mes yeux. Si je rêve d'avoir cinquante euros dans la poche et que mes poches sont vides, je serai probablement déçu, mais ça ne changera pas substantiellement l'idée que je me fais d'un billet de cinquante euros. L'idée que je m'en fais n'en serait pas modifiée pour autant, parce que je ne pense pas que ces 50 devraient nécessairement exister. En revanche, un être que j'imagine parfait cesse aussitôt de m'apparaître comme parfait dès lors que, mentalement, je lui retire la propriété d'exister. Ce n'est pas le même être, que j'aurai simplement privé d'existence ; c'est un être entièrement différent, qui n'est plus pour moi ce dont rien de plus grand ne saurait être pensé : « Tout ce qui est autre que toi seul peut être pensé ne pas être. Toi seul, par conséquent, possèdes l'être de la manière la plus vraie et par là même la plus haute de tout ; car out ce qui n'est pas toi n'est pas d'une manière aussi vraie, et par là même a un être moindre »


Voilà peut-être la raison pour laquelle les petits enfants croient si spontanément à l'existence du Père Noël. Ce n'est pas qu'ils sont naïfs et manquent de sens critique ; c'est qu'ils ont compris mieux que nous qu'un être parfait ne saurait sans contradiction être soustrait à l'existence. Les petits enfants croient spontanément à l'existence du Père Noël non pas parce qu'il font aveuglément confiance à ce que leur racontent leurs parents, mais parce qu'ils ont conscience qu'un père noël qui n'existerait pas ne serait plus vraiment conforme à l'idée qu'ils se font du père noël. Lorsqu'ils découvrent un beau jour que le père Noël n'existe pas, alors cette circonstance change complètement et radicalement l'idée qu'ils se faisaient jusque là de cette joyeuse divinité tutélaire. Car s'il n'existe pas, alors il n'est plus du tout celui qu'ils croyaient. Il n'est plus du tout cet être parfait qu'ils s'imaginaient, puisqu'il n'est même pas fichu d'exister ! A vrai dire, ce qu'ils découvrent n'est pas que le Père Noël n'existe pas, mais plus précisément que ce qu'ils prenaient pour le Père Noël était en réalité une sorte d'imposteur, un farceur au parfum de leur père, qui porte une fausse barbe et une bedaine en plumes d'oie, un imposteur qui n'a réellement aucune des qualités qu'il lui prêtait jusqu'alors.


Voilà pourquoi, aux yeux d'Anselme de Contorbery l'athée est un insensé. Il l'est parce qu'il ne peut décemment pas penser ce qu'il affirme lorsqu'il prétend que Dieu n'existe pas : « Personne, comprenant ce qu'est Dieu, ne peut penser que Dieu n'est pas, bien qu'il puisse dire ces mots dans son cœur, soit sans aucune signification, soit en leur donnant quelque signification étrangère ». De deux choses l'une : soit celui qui affirme que Dieu n'existe pas tient un discours qui n'a aucun sens, parce qu'il se contredit ; soit ce qu'il dit à un tout autre sens (une signification étrangère). Ce qu'il veut dire, sans doute, c'est autre chose que ce qu'il croit dire. Ce qu'il veut dire, plus vraisemblablement, c'est qu'il ne croit pas en l'existence du « dieu » auquel on lui a demandé de croire, parce que ce « dieu », qui est par exemple celui des juifs, des chrétiens ou des musulmans, n'est pas encore pour lui quelque chose de suffisamment divin pour mériter pleinement l'existence. Ce n'est donc vraiment pas à l'existence de Dieu qu'il refuse de croire, mais seulement à la nature divine de Yahvé, qui ne représenterait pas encore à ses yeux le modèle de ce dont rien de plus grand ne peut être pensé. Peut-être juge-t-il ce Dieu trop cruel ou trop lointain pour mériter vraiment sa nature divine. Peut-être considère-t-il que tous les dieux des religions sont des sortes d'imposteurs, similaires en soi au dieu de son enfance, qu'il imaginait avec une longue barbe de sénéchal et un grand manteau rouge. Aussi n'éprouve-t-il aucune impossibilité à leur retirer l'existence. En disant qu'il ne croit pas en Dieu, l'athée ne fait donc en somme que rappeler qu'il ne croit plus au père Noël. Joyeuses fêtes à tous et, je l'espère, à très bientôt !

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